25/05/2017

Atrocités françaises en Afrique noire (1950-2000)

A lire absolument :

La Françafrique,

Le plus long scandale de la République 

éd. Stock, 1999

François-Xavier Verschave

 

(p.11) Au début des années quatre-vingt-dix, un capitaine français séjournant aux Comores où il avait été, à l'origine, détaché au titre de la coopération militaire, fut effaré par les trucages électoraux. Des Français étaient au coeur de la manipulation qui avait permis l'élection du président Djohar. Le capitaine rédigea un rapport. Il le remit à Jean-Michel Belorgey, qui présidait alors la commission des Affaires culturelles, familiales et sociales de l' Assemblée nationale et, surtout, l'intergroupe des parlementaires membres de la Ligue des droits de l'homme. Le député avait quelques entrées à l'Élysée. Il y transmit le rapport, en ajoutant le compte rendu de son entretien avec l' officier. Quelques semaines plus tard, la famille du capitaine apprenait son assassinat dans des conditions particulièrement sauvages, qu'il est impossible de décrire ici sans ajouter à l'horreur du crime. Elle n' a jamais pu obtenir le rapport d' autopsie, ni bien sûr de suite judiciaire, que ce soit aux Comores ou en France. Ce capitaine est mort d' avoir Cru en la démocratie. Il a rejoint celles et ceux qui ont appris, parfois dans leur chair, le prix du plus long scandale de la République.

 

 

 1 RWANDA

 

(p.16) En 1990, le régime du général Habyarimana est déjà mal en point. Une famine sévit. Le clan de l’épouse du président, Agathe, accapare les richesses du pays. Aux revendications tutsies s’ajoute l’opposition des Rwandais du Sud, exaspérés par ce clan familial, l’ akazu, issu du Nord-Ouest. Le 1er octobre, le FPR engage la lute armée. Le pouvoir rwandais joue son va-tout : la carte ethnique. Il lance la lutte finale des Hutus, « peuple majoritaire » authentique, contre ces étrangers » de Tutsis, ces « envahisseurs » qui, selon la (p.17) légende, auraient remonté le cours du Nil en des temps immémoriaux (1). Le slogan « Hutu Power !» cristallise le racisme.

À cette époque, François Mitterrand est secondé à la « cellule africaine » de l'Élysée par son fils Jean-Christophe. L'un et l'autre ont noué d'étroites relations avec la famille Habyarimana (le père, Juvénal, et le fils Jean-Pierre). Dès le 2 octobre 1990, le père Habyarimana téléphone au fils Mitterrand pour appeler la France à la rescousse. L'Élysée décide immédiatement d' envoyer plusieurs centaines de parachutistes au Rwanda : ils sont rapidement six cents, parfois plus d'un millier - sans compter les instructeurs militaires, un état-major de substitution, et une profusion d' agents secrets.

Les régiments français d'intervention « outre-mer » (Légion et Infanterie de marine) sont passés sans transition des guerres d'Indochine et d' Algérie au maintien de l' ordre post-colonial. Leur histoire est parsemée d' épisodes guerriers presque inconnus (3): après 1962, seule émerge la superpro duction La Légion saute sur Kolwezi (4). En Algérie, l' armée (1. Dominique Franche, dans Généalogie d'un génocide (Mille et Une Nuits, 1997), a démonté la construction du mythe racial, à laquelle contribua voici un siècle la raciologie européenne, française et allemande. Il a montré que les premiers pères blancs évangélisateurs du Rwanda avaient été formés par des manuels d'histoire qui faisaient une interprétation raciale de la Révolution française : la revanche du peuple gaulois contre les nobles, descendants des Francs, des " envahisseurs" renvoyés au-delà du Rhin, à Coblence... Cf. aussi Claudine V idal, Sociologie des p..ssions, Karthala, Paris, 1991.

 

(2. Sur les motivations de cette décision, cf. François-Xavier Verschave, Complicité de génocide ? Lapolitique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994, p. 10-19. 

3. Depuis les indépendances africaines, l'armée française a effectué une vingtaine d'interventions d'envergure au sud du Sahara (cf. Observatoire permanent de la Coopération française, Rapport 1995, Desclée de Brouwer, 1995, p. 123-124) – sans compter les interventions clandestines.

4. Sorti en 1981, le film s'inspire (très librement) de l'intervention des parachutistes français, en 1978, sur la ville minière zaïroise de Kulwezi (Katanga-Shaba), conquise par une rébellion " katangaise " venue de l' Angola. On imputa aux rebelles un massacre d'Européens. Ceux-ci ont été en réalité assassinés par les troupes de Mobutu, qui voulait hâter la décision, par le président Giscard d'Estaing, d'une intervention française salvatrice. Cf. France-Zaïre-Congo, 1960-1997 Échec aux mercenaires, Agir ici et Survie/L'Harmattan, 1997, p. 30-38.)

(p.18) française défendait « la France » contre « la guérilla subversive ». Depuis, la Ve République demande à l'armée de défendre " les intérêts français » et nos alliés contre une « guérilla subversive » à l' échelle continentale - entretenue bien sûr par « les ennemis de la France ", États-Unis en tête. Au Rwanda, les militaires français adoptent naturellement les préjuges en noir et blanc des soldats et officiers auprès desquels ils combattent. Ils diabolisent l'ennemi . Ils inventent le terme de « Khmers noirs " pour désigner les rebelles du FPR.

Jean Carbonare a soixante-six ans, l'allure modeste et les cheveux blancs. Il revient du  Rwanda, où il a participé à une Commission internationale d' enquête . Celle-ci a exhumé des charniers et constaté de nombreux massacres de Tutsis - hommes, femmes et enfants. Son rapport dénonce les tueries systématiques organisées par la mouvance présidentielle, voire par l' entourage du général Habyarimana. Un bref reportage précède l'interview de Jean Carbonare sur le plateau de France 2. Il montre la Commission d'enquête au travail, les charniers, le regard narquois de certains villageois, l'air « étonné" d'un bourgmestre devant la fosse commune mise au jour dans son propre jardin, les parachutistes français qui, sur les routes du pays, « assurent un semblant de calme ».

L'interview commence.

 

(1. « Les militaires, reconnaît-on en haut lieu, ont fait du Rwanda une affaire personnelle." Citation d'un haut responsable - anonyme - par Patrick de Saint-Exupéry dans son enquête La France lâchée par l'Afrique (Le Figaro du 22/061/994)).

Le 22 juin 1994, escortant deux émissaires du FPR au ministère de la Défense, Gérard Prunier y croise de ces officiers " faucons ". " Il fallut la présence d'un officier supérieur pour éviter une confrontation physique " (Rwanda : le génocide, Dagorno, 1997, p.344).

2. La Commission internationale sur les violations des droits de l'homme au Rwanda a séjourné au Rwanda du 7 au 21 janvier 1993. Elle était composée de quatre organisations humanitaires : la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Africa Watch (département de Human Rights Watch), le Centre international des droits de la personne et du développement, et l'Union interafricaine des droits de l'homme. Elle a établi un rapport de 124 pages (mars 1993).)

 

(p.19) Bruno Masure : « [...] On vient de voir des images tout à fait effrayantes, et vous avez d'autres témoignages à donner sur ces violations des droits de l'homme assez terribles ».

Jean Carbonare : « Oui. Ce qui nous a beaucoup frappés au Rwanda, c'est à la fois l'ampleur de ces violations, la systématisation, l'organisation même de ces massacres.

On a parlé d'affrontements ethniques, mais en réalité il s'agit de beaucoup plus [...] : c'est une politique organisée que nous avons pu vérifier [...]. On sent que, derrière tout ça, il y a un mécanisme qui se met en route. On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes contre l'humanité dans le rapport que notre Commission a établi, et nous insistons beaucoup sur ces mots ».

Bruno Masure : « Alors, ce que vous dites, c'est qu'à la différence de ce qui se passe actuellement dans l'ex-Yougoslavie où on est un peu, malheureusement, spectateurs, là nous pouvons avoir un rôle beaucoup plus actif nous pouvons agir sur l'événement ? "

Jean Carbonare : « Oui. Deux choses m'ont frappé. D'abord, l'implication du pouvoir [rwandais]. [...] Tous les membres de la mission sont convaincus qu'il y a une responsabilité très grande, jusqu'à un niveau élevé dans le pouvoir. Notre pays, qui supporte militairement et financièrement ce système, a aussi une responsabilité."

Après avoir cité le cas d'une femme qui a perdu ses quatre fils, il poursuit : «Les femmes de la minorité tutsie voient leurs maris, leurs frères, leurs pères tués. Elles sont ensuite comme des bêtes, abandonnées, violées, maltraitées. [...] J'insiste beaucoup, nous sommes (p.20) responsables. Vous aussi, monsieur Masure, vous pouvez faire quelque chose, vous devez faire quelque chose... "

Jean Carbonare est très calme, sa voix est douce, mais elle se tord soudain en un sanglot - comme si, quatorze mois à l'avance, il pressentait ce qui allait advenir du Rwanda. Sur le plateau, l' équipe du journal télévisé est saisie par cette charge d' émotion tout à fait inhabituelle. L'interruption est très brève. Ce n'est pas un épanchement. Jean Carbonare se reprend et achève sa phrase :

« ... pour que cette situation change, parce qu'on peut la changer si on veut. On a trouvé des femmes terrées au fond de la forêt depuis des semaines avec leurs enfants ». Il poursuit, mais on entend les larmes remonter à fleur de voix. « On peut faire quelque chose pour elles. Notre gouvernement, en pesant sur les autorités de ce pays, qu'il assiste militairement et  financièrement, peut très rapidement... En Yougoslavie, en Somalie, c'est un peu différent, c'est une situation qui nous échappe. Mais là on peut faire beaucoup. Nous-mêmes, et en entraînant aussi nos partenaires de la Communauté européenne et du monde occidental ".

Cette prophétie en direct n'aura pas de suite. Jean Carbonare croyait encore qu'il était possible de convaincre l'exécutif français de changer de politique au Rwanda. Il n'a pas tout dit ce soir-là. Peut-être aurait-il dû déclarer tout cru devant les millions de téléspectateurs de la chaîne publique ce qu'il confiera en août 1994 au Nouvel Observateur (après le génocide) :

« J'ai eu deux grands chocs dans ma vie. Le premier, lorsque j'ai découvert qu'en Algérie on avait institutionnalisé la torture. Le deuxième, enjanvier 1993, quand (p.21) j'ai vu des instructeurs français dans le camp militaire de Bigogwe, situé entre Gisenyi et Ruhengeri. C'est là qu'on amenait des civils par camions entiers. Ils étaient torturés et tués, puis enterrés dans une fosse commune que nous avons identifiéeprès du cimetière de Gisenyi  ».

Peut-être aussi la divulgation de cette découverte « scandaleuse », qu'il réservait en 1993 à ses interlocuteurs officiels, n'aurait-elle rien changé. Il eût fallu que l'opinion publique se montrât concernée... « On peut faire quelque chose, [.../ beaucoup », avait supplié Jean Carbonare devant des millions de témoins. Mais le « on » téléspectateur, attablé ou affalé dans un fauteuil, pouvait-il, comme on l'y invitait, se sentir « responsable " ? Était-il prêt à  comprendre que son pays allait se rendre complice d'un génocide ? Qu'il suffirait peut-être de quelques milliers de courriers indignés, relayés par la presse, pour enrayer cet engrenage ? . L'Élysée était affaibli, et on était à quelques semaines des élections législatives...

Avec ses amis de l' association Survie et l' appui de Jean Lacouture, Jean Carbonare va mener durant le premier semestre 1993 un intense travail de couloir, jusqu'à l'Élysée, pour aviser les pouvoirs publics de ce qui se fomente dans ces marches de la francophonie. Le « Monsieur Afrique » du président Mitterrand, Bruno Delaye, est rencontré à plusieurs reprises. Jean Carbonare lui apporte un document vidéo de six heures, comportant des accusations et un témoignage² accablants à l'encontre de l’ « ami Habyarimana » : Bruno Delaye ne voudra pas le visionner.

 

(1. Le Nouvel Observateur du 04/08/94.

2. Ce témoignage d'un ancien responsable des « escadrons de la mort », Janvier Afrika, ne sortira dans la presse qu'à la fin du génocide (Stephen Smith, " Rwanda : un ancien des escadrons de la mort accuse", in Libération du 21/06/1994 et Mark Huband, in The Weekly Mail and Guardian, repris par Courrier international du 30/06/1994.)

(p.23) La complicité française dans le génocide de 1994 ne fait pas de doute, hors de l'Hexagone. En France, plusieurs années après, on persiste à l'éluder. Concédons au ministre de la Coopération Charles Josselin « que ce ne sont pas les Français qui tenaient les machettes 1 ". Cela n'exonère pas certains décideurs français de leurs responsabilités 2. Que Leguay ou Bousquet n'aient pas fermé eux-mêmes la porte des chambres à gaz ne suffit pas tout à fait à les innocenter.

Certes, dans la région, la violence et le malheur ne se sont pas arrêtés avec la fin du génocide d' avril-mai 1994 - un événement qui ne pouvait qu'exacerber les passions. Huit cent mille tués en un peu plus de sept semaines (un taux d'élimination quotidienne cinq fois plus élevé qu'à Auschwitz), cela signifie autant de dégâts qu'un tapis de bombes atomiques. S' ajoutent aux morts les millions de blessés et mutilés, physiques et psychiques. Mais cela s'est passé en l' absence quasi totale des caméras de télévision, mobilisées (p.24) par le scrutin qui, en Afrique du Sud, signifiait la fin de l' apartheid. Ce génocide reste inouï, au sens littéral. Ses rares images ont été aussitôt effacées par la couverture médiatique sans précédent de l'épidémie de choléra à Goma, en juillet 1994 : cette fois, l'armée française omniprésente offrait aux journalistes du monde entier une logistique impeccable, et les compliments de son service de communication. Plus tard, la tragédie des réfugiés hutus massacrés, épuisés ou affamés lors de la guerre du Zaïre (1996-1997) l a achevé de brouiller les discours.

(p.25) La complicité dans l'horreur est le premier blocage. Les responsables français ont adhéré sans recul ni remords aux slogans ethnistes du génocide rwandais : le pouvoir absolu du « peuple majoritaire ", son droit illimité de « légitime défense » contre une « ethnie »  minoritaire dont une composante, exilée en Ouganda, a poussé la félonie jusqu'à parler anglais! Le (p.26) catalogue des connivences avec les responsables du génocide est si épais - j'en donnerai un bref aperçu - qu'il marque notre pays au fer rouge d'une complicité imprescriptible. Il n'est pas très agréable de raviver la plaie.

(p.28) Le 7 avril 1994, les extrémistes du Hutu Power prennent le pouvoir à Kigali, avec l'appui de la garde présidentielle, des milices, de la gendarmerie, formée par des Français, et d'une partie des Forces armées rwandaises (FAR). Le noyau dur de l'organisation du génocide est un groupe d'officiers, dirigé par le colonel Théoneste Bagosora.

Le 12 avril, le général Augustin Bizimungu, un extrémiste, évince le chef d' état-major modéré Marcel Gatsinzi. Dès lors, depuis le sommet de la hiérarchie, l' armée s' implique dans le génocide : elle couvre les massacres, et vient en appoint des milices lorsqu'elles sont « débordées ». Le 19 mai 1994, six semaines après le début du génocide, Philippe Jehanne, membre du cabinet du ministre de la Coopération Michel Roussin, avoue à un visiteur  : « Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous le citez dans la presse. "

 

(L'expansion considérable de tous ces corps armés depuis le début de la guerre contre le FPR - ee 5 000 à plus de 100 000 hommes au total, milices comprises - a été entièrement supervisée par la France (stratégie, encadrement, instruction, équipement). Cf. Patrick de Saint-Exupéry, articles cités.)

 

(p.29) Dix jours plus tôt, le général Jean-Pierre Huchon, qui commande alors depuis un an la coopération militaire franco-africaine, a reçu dans son bureau parisien l'un des principaux responsables des FAR, le lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda. Dans son compte rendu, celui-ci résume ainsi les «Avis et considérations du général Huchon » .

« a. Il faut sans tarder fournir toutes les preuves prouvant la légitimité de la guerre que mène le Rwanda de façon à retourner l' opinion internationale en faveur du Rwanda et pouvoir reprendre la coopération bilatérale. Entretemps, la maison militaire de coopération prépare les actions de secours à mener à notre faveur.

« Le téléphone sécurisé permettant au Général Bizimungu et au Général Huchon de converser sans être écouté (cryptophonie) par une tierce personne a été acheminé sur Kigali. Dix-sept petits postes A sept fréquences chacun ont été également envoyés pour faciliter les communications entre les unités de la ville de Kigali.

« Ils sont en attente d'embarquement à Ostende. Il urge de s'aménager une zone sous contrôle des FAR où les opérations d'atterrissage peuvent se faire en toute sécurité. La piste de Kamembe a été reconnue convenable aux opérations à condition de boucher les trous éventuels et d'écarter les espions qui circulent aux alentours de cet aéroport.

« b. Ne pas sous-estimer l'adversaire qui aujourd'hui dispose de grands moyens. Tenir compte de ses alliés puissants.

« c. Placer le contexte de cette guerre dans le temps. La guerre sera longue.

(p.30) « d. Lors des entretiens suivants au cours desquels j'ai insisté sur les actions immédiates et à moyen terme, attendues de la France, le général Huchon m'a clairement fait comprendre que les militaires français ont les mains et les pieds liés pour faire une intervention quelconque en notre faveur à cause de l'opinion des médias que seul le FPR semble piloter. Si rien n'est fait pour retourner l'image du pays à l' extérieur, les responsables militaires et politiques du Rwanda seront tenus responsables des massacres commis au  Rwanda.

« Il est revenu sur ce point plusieurs fois. Le gouvernement français, a-t-il conclu, n'acceptera pas d' être accusé de soutenir les gens que l'opinion internationale condamne et qui ne se défendent pas. Le combat des médias constitue une urgence. Il conditionne d'autres opérations ultérieures /.../.»

Le général Huchon, à l'état-major de l'Élysée, puis au ministère de la Coopération, dirigea avec le général Christian Quesnot l'engagement militaire de la France au Rwanda. Même s'il est considéré comme l'un des partisans les plus engagés de la guerre contre le FPR (1990-1993), il est probable qu'il n'imaginait pas l'horreur du génocide. Quand celui-ci advient, suivi jour par jour par les services de renseignement français, il aurait pu avoir une réaction de recul horrifié devant le crime inouï de ses « alliés » et « frères d'armes ». Non. Il préfère s'inquiéter de leur mauvaise presse. Les gros titres sur les massacres interdisent aux Français d'aider trop ouvertement le camp du génocide à gagner la guerre. Ils ne les empêchent pas de pourvoir abondamment, par des canaux clandestins, à son approvisionnement en armes et munitions .

(p.31) Car, sur fond de négation du génocide, « la guerre sera longue ». Ce propos prêté au général Huchon fait frémir. Dès juillet 1994, lorsque le service d'information des armées, le Sirpa, aura gagné avec l'opération Turquoise la bataille des médias, l'armée française pourra favoriser le repli de tout l' appareil du Hutu Power. Elle collaborera avec Clément  Kayishema, le préfet-boucher de Kibuye, sous l'administration duquel le génocide fit plus de 100 000 victimes. Elle transportera dans ses hélicoptères le « cerveau » présumé du génocide, le colonel Bagosora, et le chef des milices Interahamwe, Jean-Baptiste Gatete . Etc.

L'opération Turquoise fut ainsi un formidable trompe-l' oeil. L'alibi humanitaire ne trompait que les caméras complaisantes. Le corps expéditionnaire français était équipé de véhicules blindés, pour le combat. Il s'avéra souvent incapable de transporter et sauver les survivants Tutsis qu'il découvrait : drôle d' opération humanitaire! Les organisateurs du génocide préparèrent un accueil triomphal aux troupes françaises. Leur station de radio, RTLM  (« radio-machette »), avait même pensé aux détails. Plusieurs jours avant l'arrivée des Français, elle diffusait des messages du genre : « Vous, les filles hutu, lavez-vous et mettez une belle robe pour accueillir nos alliés français. Toutes les filles tutsi sont mortes, vous avez vos chances . »

L'état-major n'était pas seul à favoriser l'accomplissement du génocide. L'Élysée cautionnait l'engagement des militaires. Il organisait aussi le soutien diplomatique (aux Nations unies notamment) du « gouvernement provisoire » mis en place par le Hutu Power. Au cours de la troisième semaine d'avril, il parvint avec Mobutu à torpiller une réunion des pays de la région, en Tanzanie, pour réagir au (p.32) drame rwandais. Le 9 mai (le jour même où le général Huchon recevait l'émissaire des FAR), Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de l'Élysée, confiait . « Nous ne voulons en aucun cas de ces rencontres en Tanzanie. La prochaine doit  avoir lieu à Kinshasa [au Zaïre]. Nous ne pouvons laisser les pays anglophones [de l'Est africain] décider dufutur d'un pays francophone. Nous voulons que Mobutu revienne au premier plan, il est incontournable, et nous allons yparvenir avec cette histoire du Rwanda 1. »

Le génocide comme marchepied de la grande géopolitique française !. Une réaction rapide des États de la région aurait pu éviter des centaines de milliers de morts. Mais ces suppliciés ne comptaient pas face au «futur francophone du Rwanda. « Peut-on sérieusement imaginer, s'insurge la journaliste belge Colette Braeckman, que la défense de la francophonie puisse coïncider avec la protection d'un régime digne des nazis  ? »

Le 27 avril, au milieu du génocide, Jean-Bosco Barayagziwa, leader du parti extrémiste CDR - aiguillon du basculement d'une part importante des élites rwandaises dans l'idéologie raciste du Hutu Power -, était reçu officiellement à l'Élysée, à Matignon et au Quai d' Orsay, par François Mitterrand, Édouard Balladur et Alain Juppé . Pourquoi s' en offusquer ? « Dans ces pays-là, un génocide, c'est pas trop important », confiera le Président à des proches, durant l'été 1994 .

Un an plus tard, le ministre de la Justice belge a rédigé une lettre « indignée » à son collègue français Jacques Toubon à propos des fréquents séjours en France du colonel Bagosora , - accusé d' être, en quelque sorte, le Hitler du (p.33) génocide rwandais. En 1997,1' avocat Éric Gillet, coordonnateur pour le Rwanda et le Burundi à la Fédération internationale des Droits de l'homme, constatait que, pour les coupables présumés du génocide, « le havre le plus sûr reste la France. Une personne arrêtée peut être libérée sous les prétextes juridiques les plus invraisemblables ». Quant aux responsables du génocide, comme le général Augustin Bizimungu, ils viennent « pour consultation ». Leurs troupes demeurent si utiles aux grandes manoeuvres franco-africaines ! Durant l' été 1997, elles ont aidé le général Denis Sassou Nguesso, un grand ami de Jacques Chirac, à reconquérir le Congo et son pétrole ...

Au bout de cette logique, on trouve une réunion interministérielle, mi-juillet 1996, à l'hôtel Matignon. Il s' agit de décider la position de la France sur la création d'une Cour criminelle internationale (CCI) permanente, capable de juger les crimes de génocide et contre l'humanité. C' est le grand enjeu juridique de cette fin de siècle, le premier pas vers un minimum de prévention des forfaits les plus abominables. Certes, la pénalisation ne suffit pas (on l' a vu au Cambodge, en Bosnie et au Rwanda), mais au moins elle désigne le mal. Dans son livre L'État criminel , Yves Ternon a raconté ce qui s' est réellement passé à Genève en 1948, lors de la discussion des conventions sur la prévention et la répression des crimes de génocide et des crimes contre l'humanité : les États ont demandé à leurs représentants de trouver les discrètes dispositions qui rendraient ces conventions inapplicables.

Saisies à propos de crimes commis au Rwanda et en Bosnie, (p.34) les juridictions françaises ont, à plusieurs reprises, confirmé cette inapplicabilité ...

Ces failles tragiques avaient conduit les esprits lucides à mener campagne pour la création d'une CCI. Jusqu'à l'été 1996, la France ne s'opposait pas vraiment à cette avancée institutionnelle. Certains la stimulaient : Louis Joinet, Robert Badinter, quelques diplomates. Mais, à la réunion de Matignon, le ministère de la Défense a fait valoir qu'une telle institution pourrait mettre en cause des officiers français pour leur rôle au Rwanda . L' armée a imposé un revirement 3, qui s'est confirmé en août : à l'ONU,la France a pris la tête de l' obstruction à la CCI, aux côtés de pays comme l'Irak, l'Iran, la Libye, la Birmanie..., au grand scandale de ses partenaires de l'Union européenne*. Ainsi, la « marge de manœuvre » passée et future de certains galonnés en Afrique, couverts par

 

(* Cf. Afsané Bassir Pour,À l'ONU, la France s'oppose a la création d'une Cour criminelle internationale, in Le Monde du 06/09/1996; Michel Forst, Du « Jamais plus » au,.. « Encore un peu », in La Chronique d'Amnesty d'octobre 1996. Les délégués français demandaient par exemple de subordonner la saisine de la CCI à l'accord de l'État dont ressort le coupable présumé, de celui dont ressort la victime, de celui où s'est passé le crime, et du Conseil de sécurité de l'ONU. On ne pourrait juger que les régimes vaincus et dépourvus de tout parrain parmi les membres permanents du Conseil de sécurité.)

 

(p.35) leurs mentors politiques, privera nos enfants d'une protection minimale contre le retour de l'abomination. Au même moment, Jacques Chirac, entouré de lycéens, allait à Auschwitz célébrer « le devoir de mémoire qui s'impose au monde. Et l'espérance que jamais, plus jamais, nulle part, ne s'accomplisse une telle horreur ». Prenons-le au mot, et allumons la lumière...

(p.61) Si s' approche une échéance électorale française, il n' est plus guère besoin pour le partenaire africain de tirer la sonnette : Paris devancera ses appels. On a pu constater une forte augmentation des aides hors projets dans l'année précédant de telles échéances. Les remontées de cash irriguent tous les partis dits « de gouvernement». Le mécanisme ne concerne pas que les dictatures affichées. Les démocraties de façade, verrouillées par la fraude électorale, ne sont pas en reste. Un haut fonctionnaire du Trésor français, situé à un poste-clef, me citait le Sénégal comme l' exemple caricatural de l'engloutissement des flux d'aide financière - avec un degré rare de sophistication, et toutes les bénédictions présidentielles requises *.

 

(* Les présidents sénégalais et français suivaient de près (mais n'interrompaient pas, donc agréaient) le manège des " valises à billets » . « Rattaché à la présidence [sénégalaise], un cadre de la Banque de France informait non seulement Abdou Diouf mais le Trésor français et même la cellule africaine de l'Élysée des principaux "porteurs de valises" bourrées de CFA, qui étaient souvent dans l'orbite de l'establishment politico-économique" (Antoine Glaser et Stephen Smith, Les « Nouveaux Blancs » aux commandes de l'Afrique, in Libération du 01/02/1994).)

 

(p.64) Même le Gabon, ce richissime protectorat pétrolier d'un million d'habitants (dont une moitié de travailleurs étrangers), bénéficie d'une importante « aide au développement » française. Certes, une grande partie de la population vit dans une grande pauvreté, sans par exemple d'accès aux soins ou à l'éducation. Mais c'est parce que le président Omar Bongo, (p.65) après s' être considérablement servi lui-même, arrose tous azimuts ses nombreux amis de la politique ou des affaires, africains et français. Ces derniers se bousculent à l'hôtel Grillon, lors des fréquents séjours parisiens du munificent Omar. Moyennant quoi, le Gabon était en 1994, par habitant, le premier bénéficiaire de l' APD française - sept fois plus que le Niger, dix fois plus que le Burkina !

On ne peut, après cela, qu' accorder quelque crédit à la boutade de José Artur . « L'aide au développement consiste à prendre l'argent des pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres ». Il conviendrait d' ajouter . « ... parce que ces riches des pays pauvres en rendent une bonne part aux riches des pays riches, qui organisent l'opération ». Ni par pure bêtise, ni par excès de philanthropie. Comme le résument deux journalistes très informés, Antoine Glaser et Stephen Smith :

" Les flots d'argent qui se déversaient dans les sables d'une Afrique nominalement indépendante, loin d' assécher l' ancienne métropole, l'irriguaient, voire arrosaient du "beau monde". Une bonne partie des quartiers chics de Paris vivaient alors sur le miracle des liquidités remontant, parfois souterrainement, aux sources. [...] Pour les happy few, le taux de retour de l'aide au développement "tartinée" sur la rente, déjà bien onctueuse, du pétrole et des produits tropicaux, était mirifique. À la limite de l'écoeurement. "

 

(p.67) Il n'étonne personne que l'on construise un hôpital, un institut technologique ou une Cité de l'information dont le coût d'entretien excède le budget de la Santé, de l'Éducation ou de la Communication du pays, une université inaccessible aux étudiants, un central téléphonique sans réseau, etc. Il ne choque personne qu'avec l'argent de l'APD on offre un Mystère 20 au richissime Bongo, puis que l'on rénove luxueusement son DC 8 personnel, qu'on achète un autre Mystère 20 au président centrafricain Kolingba2 ou, pour quelque 100 millions de francs, un Falcon 50 au général Habyarimana (p.38) l'équivalent du budget annuel de la coopération civile franco-rwandaise (avant 1994). Avec le retard qui facilite la prescription des détournements, ressortent des listes d'éléphants blancs. Antoine Glaser et Stephen Smith racontent ainsi l'université Bouygues à Yamoussoukro, la cimenterie de l'Ouest africain à Lomé, la raffinerie du Togo, le projet d'usine de pâte à papier au Congo, celui des six complexes sucriers ivoiriens (on s' est rarement autant « sucré »), la shopping-list gabonaise , à laquelle a aussi contribué le Conseil général des Hauts-de-Seine, à l'initiative de son président Charles Pasqua .

Depuis le bref retour de ce dernier au ministère de l'Intérieur (1993-1995), les armes et équipements des forces de sécurité intérieure peuvent bénéficier des crédits du Fonds d'aide et de coopération (FAC), comptés en APD. Au nom du renforcement de l'État de droit... Fréquemment d' occasion, voire déclassées, ces « marchandises » sont le support de prodigieuses commissions. Et elles sont trop souvent utilisées à des exactions ou des tortures, par des régimes dédaigneux des droits de l'homme. En 1991, l'Union européenne a fixé un «code de bonne conduite » des clients potentiels : 50 des 76 pays acheteurs de matériels français n'y satisfont pas .

 

(p.69) Avant que les taux d'endettement de nombreux pays d' Afrique ne deviennent aussi catastrophiques, les prêts bonifiés consentis au titre de l'APD bénéficiaient, comme en d'autres régions du tiers monde, de la garantie de la Coface, l'assurance du commerce extérieur. Cet organisme bénéficie lui-même, pour ses opérations avec les pays « à risques », de la garantie de l'État français. C'est donc le contribuable français qui, par dizaines de milliards, s'ajoutant à l'APD, a été convié à éponger les naufrages financiers de nombreux (p.70) grands contrats aidés : de 1981 à 1994, le déficit global de la Coface à la charge de l'État s'élève à plus de 100 milliards, et le coût budgétaire (intérêts inclus) à 172 milliards . Un autre Crédit Lyonnais!

Mais cela ne suffit pas. La plupart des pays « du champ » de la coopération française, ceux que notre pays a abondamment « aidés » depuis un tiers de siècle, sont désormais surendettés et comptent parmi les plus pauvres de la planète.

 

Les prêts qui leur sont consentis ne relèvent donc plus de la Coface. Il faut cependant traiter la dette, c'est-à-dire, selon que les cas sont plus ou moins désespérés, procéder à des annulations partielles ou à des rééchelonnements. Cela semble partir d'un bon sentiment, et répondre en partie à l'exigence « tiers-mondiste » d'une annulation du fardeau de la dette.

Mais il faut y regarder de plus près. Parmi les plus ardents défenseurs d'une remise globale de la dette, il y a tous ceux qui ont détourné les sommes prêtées (plus de 50 % en moyenne) et qui n'ont surtout pas envie d'un audit de l'utilisation des crédits. Plutôt que de répondre de l'endettement sur leurs fortunes personnelles, parfois gigantesques - celles des Houphouët-Boigny ou Mobutu ont approché ou atteint la dizaine de milliards de dollars -, ils préfèrent qu'on tourne la page. Une discrète amnistie, autorisant de nouvelles aventures...

 

L'hypocrisie s'installe aussi dans le calcul de l'aide au développement . l' ensemble des opérations de traitement de la dette sont comptées en APD! Mais c'est de l'argent qui ne quitte pas Paris, et ne sert donc en rien au développement : simplement, Bercy règle chaque année aux créanciers, principalement la Caisse française de développement, les (p.71) échéances annulées. Il y en a au moins jusqu'en 2018, et pour plusieurs milliards de francs par an . l'APD est en quelque sorte hypothéquée pour vingt ans par ces remboursements programmés. Drôle de façon de remettre la dette : le coût de la remise est imputé fictivement au bénéficiaire, et on lui rappellera ce cadeau chaque année. Par ailleurs, ces opérations de réduction de la dette sont encore l'occasion de multiples dévoiements ou corruptions. Il y a toutes les spéculations, parfois très informées, sur la dépréciation de la dette : on rachète pour presque rien une créance sur un débiteur pas ou peu solvable, et tout d'un coup cette créance reprend de la valeur, directement ou indirectement, grâce à une opération de consolidation ou d'apurement décidée au Club de Paris ou au Club de Londres - les consortiums de créanciers publics ou privés. Ou bien une remise spécifique, ponctuelle, est accordée par Paris à un pays africain, à condition de servir au règlement immédiat d'un créancier français privé - un marchand d'avions ou d'armes, une banque, un exportateur agricole. On imagine que le bénéficiaire hexagonal d'une telle initiative n'a pas été pingre... Même chose pour les groupes français qui pourraient bénéficier d'un concept admirable : la transformation de la dette en participations dans les services publics africains privatisables (eau, électricité, téléphone, etc.).

 

L'État africain insolvable joue lui-même de son insolvabilité, qui n'est jamais totale, puisqu'on lui accorde régulièrement des bouffées d' oxygène financier : il rembourse qui il veut, quand il veut, moyennant chaque fois un bakchich. On peut ainsi bâtir des fortunes sur la décrépitude d'un système, d'un État, d'un pays - le Zaïre, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, ou Madagascar, par exemple. Les entourages de l'Élysée ne sont pas forcément les moins initiés.

(p.72) On en viendrait à oublier que tout cela correspond à la malnutrition de millions d'enfants, à l'impossibilité d' acheter des médicaments, à la ruine des hôpitaux et du système d' éducation.

(p.74) Notre action au grand jour pour faire parvenir à destination une partie des 40 milliards de l' APD aura progressivement rencontré les réseaux et circuits qui, dans 1'ombre, dénaturent cette générosité collective des Français et maintiennent (p.75) les relations franco-africaines hors la loi. Jusque dans une confusion criminelle : la criminalité économique débouche sur le crime politique. Au printemps 1994, la complicité de la France avec le Hutu Power nous ancrera dans cette conviction : sans un minimum d'assainissement politique du terrain  franco-africain, il n'est pas envisageable de refonder une coopération crédible.

 

(p.76) Le 7 avril 1994, nous apprenons l'attentat qui a abattu l' avion du président rwandais Juvénal Habyarimana. Peu après nous arrivent les nouvelles des premiers massacres.

Nous sommes un moment stupéfaits par leur déchaînement, et par la réaction des autorités françaises : elles se contentent en apparence de sauver les Français ou autres Européens; elles exfiltrent à Paris une partie du clan Habyarimana et 34 Rwandais inconnus, sous couvert de l'évacuation d'un orphelinat. Certains reportages nous éclairent cependant, dans la presse écrite. Un génocide est en cours, exécuté par une armée et des milices équipées et entraînées par la France. Loin de se reprendre, celle-ci ne cessera, pendant et après ces massacres inouïs, d'apporter son soutien au camp du génocide.

 

(p.77) Il ne faut pas compter sur la télévision. Au départ, on l'a vu, ses moyens sont en Afrique du Sud pour filmer la fin de l' apartheid. Une forte autocensure s' exercera ensuite, et même une censure. La consigne : on ne montre que les réfugiés hutus, pas les massacres. L'Élysée est très vigilant. Comme on dit dans les rédactions, il ne faut pas tacher le futur mausolée de Mitterrand (envisagé alors près d'Alésia).

Comment arrêter les massacres ? Le 19 avril, nous lançons avec d' autres ONG un comité Solidarités Rwanda-Grands Lacs. À partir de Montpellier, des chercheurs du CIRAD (Coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) mobilisent toute la communauté scientifique. Nous proposons un appel aux parlementaires, demandant avec insistance une intervention de la communauté internationale; demandant aussi « que les injonctions les plus fermes puissent être adressées aux instances politiques et militaires rwandaises ». Les parlementaires sont peu nombreux à réagirl. Beaucoup de nos relations politiques sont hésitantes. Elles nous écoutent exposer la tragédie, opinent du chef, puis, lorsque nous nous apprêtons à repartir, avouent leur blocage mental : « Vous avez probablement raison... Mais on ne va quand même pas se laisser marcher sur les pieds par les Anglo-Saxons ! »

La France reste scotchée au Hutu Power. Nous continuons de participer à la mobilisation des ONG françaises, mais celle-ci est rapidement aimantée vers les urgences humanitaires, au détriment de l'urgence politique. Début juin, le mal est déjà presque entièrement accompli, le mal absolu.

 

Nous voulons réagir vivement à l' attitude de la France. Nous lançons une campagne de cartes postales à destination du Président. Nous multiplions tracts et courriers, jusqu'à faire (p.78)  rendre l'âme à notre photocopieur. Je veux engager une grève de la faim contre la prolongation intolérable de cette politique franco-africaine - « le plus long scandale de la République ", vient d'écrire Jacques Julliard . C'est un choix personnel, mais je suis minoritaire à Survie sur cette façon de réagir. Après de difficiles débats, nous optons pour une marche quotidienne aux Invalides, chaque après-midi, jusqu' au 14 juillet. Elle n'empêchera pas la nébuleuse opération Turquoise.

 

Un Observatoire permanent de la coopération française (OPCF) venait de se constituer au début de 1994, réunissant une quarantaine d' experts, d' africanistes et de responsables d'ONG. Il me demande de rédiger un rapport sur la politique de la France au Rwanda. J'y passe le milieu de l' été, muni d'une documentation déjà abondante. Le rapport, qui a la taille d'un livre, est diffusé sous forme de polycopié. Le milieu africaniste me fait passer le message : « Ce rapport sauve l'honneur des africanistes. " J' apprécie le compliment. Mais, n'étant pas des leurs, j'eusse préféré que, montant plus hardiment au créneau, les africanistes le sauvent eux-mêmes. La Découverte me propose de faire de ce rapport un ouvrage destiné au grand public. Retravaillé, il sort de l'imprimerie juste avant le Sommet franco-africain de Biarritz, début novembre 1994 : Complicité de génocide? La politique de la France au Rwanda. Le point d'interrogation est une prudence de l' éditeur. Je le juge pour ma part superflu.

 

Il m'a fallu ajouter un chapitre au rapport initial. Car au long de cet été 1994, il s'est avéré que les horreurs franco-rwandaises n' avaient rien d' accidentel. Loin de tirer les leçons du carnage rwandais, les brillants concepteurs de la politique franco-africaine ont, en toute hâte, revisité leur (p.79) discipline de prédilection : la « géopolitique ». S'inquiétant du « vide » causé par l'effondrement du clan Habyarimana, ils ont multiplié les sollicitations envers le maréchal zaïrois Mobutu, le priant de prendre le relais et « d'étendre son ombre protectrice et pacificatrice sur la région des Grands Lacs ». Celui qui ruinait consciencieusement le Zaïre depuis plusieurs décennies et l'enfonçait dans le chaos, celui qui autorisait le massacre des descendants de Kasaïens au Katanga et des rwandophones au Kivu, redevenait le meilleur champion du combat francophone contre le président ougandais Museveni, qualifié d' «anglo-saxon ». Il fallait montrer à tous les régimes autoritaires africains protégés par des accords de défense avec la France que la garantie de cette dernière ne s'arrêtait pas à une bavure, fût-elle dantesque.

 

Simultanément, notre pays vendait aux intégristes soudanais, le même paquet de « services militaires »  qu'à l'ancien régime rwandais, pour permettre à Khartoum de mieux extermin .. er la résistance sudiste... adossée à l'Ouganda. Et l'on ébauchait une alliance franco-zaïro-soudanaise contre le « diable » ougandais et ses « suppôts » rwandais ou sud-soudanais...

En juin 1994, vers la fin du génocide, le président de la République François Mitterrand, chef des armées, imposa le passage de l'opération Turquoise par le seul Zaïre. Mobutu redevenait incontournable. On pouvait louer son « rôle stabilisateur dans la région » et sa  « fidélité francophone ». Tout cela en connivence avec Jacques Foccart, le revenant gaulliste. Et en parfaite intelligence avec Charles Pasqua. Derrière les oppositions de façade, ce dernier a une conception très mitterrandienne des relations franco-africaines; il y (p.80) ajoute un sens des réseaux  à faire pâlir Foccart. Depuis sa réinstallation au ministère de l'Intérieur, il militait pour la réhabilitation de Mobutu.

 

Le maréchal mérite bien de Turquoise. Il laisse s'installer sur le territoire zaïrois une impressionnante logistique française, puis compose avec l'exode de plus d'un million de réfugiés, provoqué par son allié le Hutu Power. Celui-ci parvient à transférer au Zaïre 20 000 tonnes de café, et les stocke dans des magasins appartenant à la famille Mobutu : un pactole, estimé à cinquante millions de dollars . Peu importe que la Garde présidentielle et l'année zaïroises continuent leurs divagations anarchiques ou que Mobutu soutienne la perpétuation de l'effroyable guerre civile angolaise : il sera invité au sommet franco-africain de Biarritz.

Entre-temps, la logistique française a pu prendre ses marques et ses aises au Zaïre. Et l'on a préparé la prise en tenailles de l' Ouganda et de ses alliés (le Front patriotique rwandais et la SPLA du Soudanais John Garang) entre le Zaïre et le Soudan. La réelle collaboration entre les services spéciaux de ces deux pays 4 coïncide avec l' aboutissement d'un spectaculaire rapprochement franco-soudanais, piloté par Charles Pasqua .

 

Qu'un ministre de l'Intérieur ait pu mener, à l' aide de ses réseaux personnels, sa propre politique africaine et arabe,(p.81) nous en disait long sur le démembrement de la politique  franco-africaine. Et la révélation des tractations qui permirent la capture de Carlos achevait de nous ouvrir les yeux sur l' avilissement de cette politique.

Jean-Charles Marchiani, l'homme à tout faire du réseau Pasqua, a ravivé les contacts avec son « conscrit » le colonel Jean-Claude Mantion. Durant treize ans, cet officier de la DGSE, ancien mentor du président centrafricain Kolingba, avait gouverné de fait le Centrafrique, plaque tournante des évolutions de l' armée française sur le continent. Son activité et son influence rayonnaient jusqu'à la mer Rouge. Il accepte d' apporter son savoir-faire aux intrigues pasquaïennes.

 

De Bangui, il avait déjà resserré les liens avec les « services » soudanais, via son ami de longue date El Fatih Irwa, haut conseiller pour la sécurité du régime de Khartoum. Celui-ci deviendra le pivot des contacts franco-soudanais. Les deux amis proposeront à leurs mandants, sur un plateau, un deal en or : un booster pour la popularité de Charles Pasqua, contre la résolution d'une série de « difficultés » du régime soudanais. L'affaire est scellée lors d'une rencontre secrète à Paris, fin juillet. Hassan el-Tourabi, « guide » d'une militaro-théocratie qui ne se cache pas d' entraîner de nombreux groupes terroristes, est reçu par le ministre français de l'Intérieur qui, en 1936, se faisait fort de « terroriser les terroristes". Avec le succès que l'on sait.

(p.82) À Khartoum, rappelons-le, l'alliance de l'armée et des islamistes conjugue les méfaits d'un intégrisme agressif et d'un racisme de fait. Ses tenants prétendent imposer à tous leur conception de l'islam, leur Charia, pratiquée par les populations de langue arabe de la vallée du Nil : non seulement aux populations chrétiennes et animistes du Sud-Soudan, mais à l'ensemble de la mosaïque ethnique qui constitue la périphérie soudanaise . Plusieurs régions (dont les monts Nouba) et plusieurs ethnies (dont les Dinkas) ont été victimes – sous l'effet conjoint de la guerre civile, de la famine et de l'éviction - de destructions massives, à caractère parfois génocidaire. C'est le cas dans les monts Nouba. Au Sud-Soudan, le régime mène une atroce « guerre sainte », qui a fait plus d'un million de victimes.

 

Partisan de solutions radicales, le totalitarisme de Khartoum accumulait pourtant les problèmes. Le pays traversait une crise politique, sociale et économique. Placé sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme, il était boycotté par la plupart des investisseurs privés ou institutionnels. Qu'à cela ne tienne. La France, promettent les négociateurs, se placera à l'avant-garde d'une campagne de réhabilitation, en direction de l'Union européenne et des États-Unis. Elle influencera dans le même sens la Banque mondiale et le FMI. Elle conseillera également à la banque Lazard d'accorder un prêt de plusieurs dizaines de millions de dollars pour permettre au Soudan de payer les intérêts de sa dette internationale.

 

Quant aux échéances de la dette soudanaise envers la France, elles seraient, pour l'essentiel, passées sur le compte pertes et profits de l'aide publique au développement (APD).

(p.83) Une deuxième louche d'APD pourrait bonifier des prêts à moyen et court tenne. La Coface enfin, autre vache à lait, garantirait une série d'investissements français au Soudan.

Deuxième problème, la rébellion sud-soudanaise. Pour la prendre à revers, on laissera aux troupes islamistes un droit de passage en Centrafrique, l' ancien fief du colonel Mantion. En gage de bonne volonté, les services secrets français fournissent d'ailleurs des photos du satellite Spot identifiant les positions des « rebelles ». « C'est vrai que nous avons remis ces photos aux Soudanais, avoue-t-on à Paris. Cependant, nous croyions qu'ils n'étaient pas capables de les exploiter, ce qui suppose des connaissances techniques assez poussées. Mais, en fait, ils se sont dépannés avec l’aide de leurs amis irakiens... » (cf Stephen Smith, La France aux petits soins pour la junte islamiste au Soudan, in : Libération, 12/01/1995)

Question armes, Jean-Charles Marchiani est l'homme de la situation. Ancien de la division armement de Thomson, le marché et ses filières n'ont guère de secrets pour lui. Il a carte blanche pour répondre aux besoins des Soudanais, à condition de ne pas mouiller la place Beauvau. Cela ne ferait d' ailleurs que renforcer un appui « de routine » aux campagnes militaires islamistes : la fourniture, à des conditions très avantageuses, de munitions et pièces de rechange pour les armes françaises de l' année soudanaise (automitrailleuses AML 90, canons de 155, hélicoptères Puma).

 

Question « ressources humaines », les autorités françaises accepteraient d' accueillir un groupe d'officiers, de militaires et de policiers soudanais, pour les entraîner à la lutte anti-guérilla. À Khartoum, la France formera et équipera la « Gestapo » soudanaise .

Pour faire bonne mesure, la chaîne d'État France 2 passera au journal télévisé - après un très long entretien avec la présidente de SOSAttentats, au sujet de l'arrestation de Carlos – (p.84)  un reportage « publicitaire » sur le Soudan, au terme duquel le Français moyen conviendra volontiers qu'il est urgent de déverser la manne de l'APD sur un pays si méritant.

 

Contre la livraison du Sud-Soudan au régime de Khartoum, la France a obtenu celle de Carlos. Plus « trente deniers » : la vente de trois Airbus, qui a généré de copieuses commissions à Paris, ainsi que des promesses de pétrole pour Total, et de grands travaux pour l' entreprise GTM.

L'éditorialiste du Nouvel Observateur Jacques Julliard est l'un des rares à s'indigner de ce «marché de la honte ». Et cette indignation rejoint bien la nôtre, à l'époque :

« S'il s'avérait que, pour des raisons électorales, Charles Pasqua avait troqué la livraison par le Soudan d'un assassin vieillissant contre la promesse de la complaisance, voire de la complicité française dans la guerre que mène le criminel régime islamiste de Khartoum contre les populations chrétiennes ou animistes du Sud-Soudan, alors il faudrait dénoncer l'un des forfaits les plus abominables d'une diplomatie sans scrupules et sans honneur. Quoi, cette trop longue indulgence [...] témoignée à des dictateurs sanglants comme Milosevic en Serbie, Mobutu au Zaïre, Habyarimana au Rwanda ne suffit donc pas ?Faut-il vraiment que nous nous engagions maintenant dans le soutien, que dis-je, la réhabilitation d'un des pires régimes d'une Afrique toute poisseuse de sang [...] ? Avant d'aider l'islam le plus intolérant à massacrer quelques-uns des plus nobles peuples de la terre, pensez-y dimanche à la messe, monsieur Balladur  ».

 

« M. Balladur » laisse agir MM. Pasqua et Mitterrand, qui invitent MM. Tourabi, Mobutu, et quelques autres, sans parler (p.85) des visites clandestines des chefs militaires du Hutu Power. Il est loin le temps où M. Fabius s'offusquait de la réception du général Jaruzelski. Les ignominies franco-africaines ne sont ni confessées, ni réfléchies. Elles relèvent de l'impensé.

Pour tenter de les en sortir, nous décidons d'organiser avec Agir ici, lors du sommet de  Biarritz, une « mise en examen de la politique africaine de la France ». Tout y passe, des dévoiements de l'aide aux errements soudanais, togolais, zaïrois et rwandais, avec une longue série de témoins. Le modeste hôtel-restaurant Le Dahu, où est organisée cette mise en examen, ne désemplit pas. Nombre de journalistes trouvent là une information moins verrouillée que celle du sommet officiel, tout proche. Les organisateurs décident de lancer le chantier des Dossiers noirs de la politique africaine de la France, dont les cinq premiers seront envoyés aux candidats à l'élection présidentielle (sauf Jean-Marie Le Pen).

 

Mais cela ne change rien au fond du problème. D'une part, trop d' argent est en jeu, trop de leaders politiques sont perfusés par la « pompe A'fric ». La première valise à billets a le goût âcre de la première cigarette... et puis on reste fumeur. D' autre part, les mondes politique et militaire français communient dans un étrange ressentiment séculaire contre les « visées anglo-saxonnes » en Afrique. La genèse et les avatars de ce « syndrome de Fachoda », qui fait du régime de Khartoum, de Mobutu et du Hutu Power nos « alliés naturels », composent à eux seuls un tableau clinique stupéfiant.

 

Peu après l'élection de Jacques Chirac, Foccart impose ses façons de voir - contre Alain Juppé En 1996, l'année et la (p.86) coopération françaises co-organisent une énorme fraude  électorale au Tchad. Puis Paris absout une escroquerie plus grande encore au Niger , et verrouille la dictature de Paul Biya au Cameroun : il s'agit, n'est-ce pas, d'accompagner ces pays francophones vers la démocratie... L'ancien patron de la DGSE, Claude Silberzahn, nous a d'ailleurs prévenus : « Dans plusieurs pays africains, les services spéciaux français protègent les hommes au pouvoir dont certains, c'est vrai, sont parfois des dictateurs mais c'est en faveur de ce que j' appelle [...] "la politique du moindre pire" ».

 

Mobutu est-il menacé ? Le conseiller élyséen Fernand Wibaux et le factotum de Charles Pasqua, Jean-Charles Marchiani, vont recruter des mercenaires parmi les miliciens de Karadzic, responsables du massacre de Srebrenica...

 

Comment est-on tombé si bas ? Qui décide de tout cela ? Ou plutôt n'en décide pas, dans un système franco-africain décérébré où une quinzaine de réseaux et lobbies entrechoquent leurs stratégies en un chaos ravageur. Il s'agit en réalité de la dérive d'un système, le foccartisme, mis en place dès 1958 par le plus proche collaborateur du général de Gaulle. Les pays francophones au sud du Sahara ont été, à leur indépendance, emmaillotés dans un ensemble d'accords de « coopération » politique, militaire et financière qui les ont placés sous tutelle. Des « amis » de la France ont été installés à leur tête, les autres ont été éliminés. Les « amis » ont été conviés à s' enrichir, et à enrichir leurs parrains français : un système corrupteur dans tous les sens du terme, c'est-à-dire destructeur de tout projet politique et de l'État. Ce dernier a donc évolué vers la criminalisation et le clanisme, avec le risque d'incendies ethniques.

 

(p.87) On pourrait penser qu'après tant d'échecs et d'infamies, puis la mort de son fondateur, le foccartisme serait remisé. Mais l' africaniste français le plus réputé, Jean-François Bayart, nous enlève nos illusions :

« La classe politique française, toutes familles politiques confondues, paraît tenir pour légitime le foccartisme comme conception des relations franco-africaines donnant la primauté à la politique des réseaux et à la confusion entre l'action paradiplomatique et les affaires privées. Il est improbable que la France renonce au foccartisme, pourtant responsable du fiasco de la politique africaine de notre pays. Tous les partis continuent d'y trouver leur compte, notamment en matière de financement des campagnes électorales . »

 

De plus, comme Bob Denard son corsaire, Jacques Foccart a pris en vieillissant une figure de papa gâteau, de « petit père des peuples africains », encensé à ses funérailles par une grande partie des « responsables » français.

Alors, plutôt qu'une critique historique ou géopolitique assez lointaine et trop peu évocatrice, il vaut mieux révéler la vraie logique du foccartisme à travers ses effets : des crimes, certains énormes, la plupart . occultés ou méconnus, ont ponctué depuis quarante ans l'histoire de l'Afrique foccartisée, celle des anciennes colonies françaises et de leurs voisins convoités.

Nombre de ses hommes ou mouvements politiques les plus prometteurs ont été exécutés, exterminés, justement parce qu'ils promettaient un avenir autre que la soumission. D'abominables guerres civiles ont été allumées, exacerbées ou prolongées pour élargir le pré carré francophone au détriment des Anglo-Saxons. La bannière humanitaire a été utilisée pour couvrir des trafics d' armes - l' entachant désormais de soupçon.

Criminelle Françafrique...

 

 

2 CAMEROUN

 

(p.91) « Ils ont massacré de 300 000 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. Sagaies contre armes automatiques. Les Bamilékés n'avaient aucune chance. /---] Les villages avaient été rasés, un peu comme Attila ", témoigne le pilote d'hélicoptère Max Bardet . J'appris avec ces phrases le massacre littéralement inouï d'une population camerounaise au tournant des années soixante. Je m' attachai à en savoir davantage. Ce ne fut pas facile, tant la terreur, là-bas, produit encore son effet. Ce n'est pas terminé .

En 1933, de jeunes Camerounais formés à l'école française créent la Jeucafra, Jeunesse camerounaise française. Parmi eux, un certain Ruben Um Nyobé, commis-greffier au tribunal de Yaoundé. Nettement pro-français, ce mouvement 8e pique au jeu de la conférence de Brazzaville où, en 1944, (p.92) le général de Gaulle avait annoncé des libertés politiques nouvelles pour les peuples de l'Empire colonial .

 

Au même moment débouche le mouvement de syndicalisation suscité par des salariés français expatriés, travaillant dans l' enseignement et les chemins de fer . Ce mouvement est proche de la CGT française, à laquelle adhéraient la plupart de ses initiateurs. Il aboutit en décembre 1944 à la création de l'Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC). Ruben Um Nyobé s'y inscrit, avec plusieurs de ses amis.

L'injustice sociale et politique est alors criante. Les colonies ont connu 1'« effort de guerre », l'austérité et une forte hausse des prix. A la Libération, les salaires des fonctionnaires de

nationalité française sont augmentés, ceux des Camerounais restent bloqués : la ségrégation continue! Anticipant sur les libertés promises, la Jeucafra exige l'impossible : la liberté de parole et de presse, la participation des autochtones à la gestion des affaires publiques, etc. Comme en Algérie, au Sénégal, ou plus tard à Madagascar, le refus est brutal : lors d'une grève le 27 septembre 1945, une bande de colons armés tirent sur une manifestation d' Africains. Il y a au minimum soixante morts . Ainsi restauré, l’ « ordre » colonial engendre des frustrations considérables.

 

(p.96) Dès la fin des années quarante, Jacques Foccart tisse en Afrique ses réseaux gaullistes, si conservateurs qu'ils en agacent le général de Gaulle lui-même, pourtant très attaché à l'Empire français. Au Cameroun, le parti gaulliste, le RPF (Rassemblement du peuple français), ne jure que par la répression. Il est en concurrence avec la coalition au pouvoir à Paris, la « troisième force » ni communiste, ni gaulliste. Mais celle-ci est tout aussi hostile que le RPF aux revendications de l'UPC.

Le haut-commissaire Soucadaux introduit les socialistes de la SFIO, tandis que Louis-Paul Aujoulat, secrétaire d'État à la France d' outre-mer, missionne les démocrate-chrétiens du MRP. Les deux partis suscitent ensemble un « Bloc des démocrates camerounais ». Ils l'arriment aux structures coutumières conservatrices, aux régions (le Nord, le Centre) ou aux ethnies (les Doualas par exemple) sensibles à l'épouvantail bamiléké* .. Le corps électoral étant très restreint et la fraude systématique, le « Bloc " devance l'UPC aux élections de 1951 et 1952.

 

(* Contre l' ANC de Mandela, le régime d'apartheid sud-africain dressera de même l'Inkatha du chef zoulou Buthelezi - futur adhérent à... la filiale africaine de l'Internationale démocrate-chrétienne.)

(p.97) Ce résultat inique a pour effet de dégoûter de la voie électorale le parti d'Um Nyobé. Ce qui lui vaut un grief supplémentaire : le refus de la démocratie ! Le 13 juillet 1955, le haut-commissaire Roland Pré, successeur de Soucadaux, décrète l'interdiction de l'UPC sur l'ensemble du territoire. Il lance un mandat d'arrêt contre Um Nyobé, pour atteinte à la sûreté de l'État. Une seule issue est laissée aux indépendantistes : le maquis.

 

En 1957,le nouveau haut-commissaire Pierre Messmer, tout en réaffirmant « le maintien de la tutelle confiée à la France », tente une médiation via un prélat camerounais : Mgr Thomas Mongo rencontre Um Nyobé. La négociation tourne court. L'UPC, ancrée dans le mouvement mondial de refus du colonialisme, n' est pas prête à céder sur l' essentiel : l'indépendance. La position de l'Église catholique n'a pas facilité la tâche du médiateur : elle est vivement hostile à l'UPC, dont le leader est de surcroît un fidèle protestant. Dans une « lettre commune  », les évêques du Cameroun avaient mis en garde leurs ouailles contre ce parti, en raison « de son attitude malveillante à l'égard de la Mission catholique et de ses liens avec le communisme athée condamné par le Souverain Pontife ». Ancien séminariste, le Premier ministre et leader du Bloc des démocrates, André-Marie Mbida, dénonce la « clique de menteurs et de démagogues » de l'UPC. À la même époque, on observe une attitude tout à fait similaire de l'Église au Rwanda, face aux partisans de l'indépendance.

 

(p.101) Contre ce qu'il appelle les « bandes rebelles », Jacques Foccart suit au jour le jour l'évolution de la situation : il est le premier destinataire du rapport quotidien du Sdece (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, principal service secret français, rebaptisé DGSE 2 en 1982) ; à partir de 1960, son ami le colonel Maurice Robert crée le service Afrique du Sdece, étroitement et exclusivement rattaché à Foccart. Il est 'nécessaire, pour la suite de cette histoire, de garder en mémoire cette constante : jusqu'en 1974, depuis l'Élysée et ses bureaux annexes, Foccart tient pratiquement tous les fils, officiels ou cachés, des relations franco-africaines; sous Giscard et Mitterrand, l' écheveau sera devenu tel et les relais africains si bien rodés que l'influence officieuse restera déterminante.

 

Aussitôt né, le Sdece-Afrique enfante et instruit une filiale camerounaise, le Sédoc : sous la direction de Jean Fochivé, elle sera vite réputée pour sa sinistre « efficacité ". On y torture à tour de bras. Côté police, un redoutable professionnel français, Georges Conan, démontre ses talents - dont celui de multiplier les aveux et dénonciations. Pour les affaires militaires, deux conseillers viennent encadrer le président Ahidjo : le colonel Noiret et le capitaine Leroy. L'ancien ministre des Armées Pierre Guillaumat confirme : « Foccart a joué un rôle déterminant dans cette affaire. Il a maté la révolte (p.102) des Bamilékés avec Ahidjo et les services spéciaux .» Au passage, on notera la présentation ethnique d'une révolte politique...

Foccart expédie au Cameroun une véritable armée : cinq bataillons, un escadron blindé, des chasseurs bombardiers T 26. À sa tête, un vétéran des guerres d'Indochine et d' Algérie, le général Max Briand, surnommé le « Viking ». Sa réputation le précède : en Extrême-Orient, ce colosse blond a commandé durant deux ans le 22e RIC - les casseurs de Viets . Georges Chaffard décrit ainsi l' arrivée de Briand en pays bamiléké : « Douze fois, le convoi de véhicules doit s' arrêter, et l'escorte mettre pied à terre pour dégager la route. Ce sont de véritables grappes humaines, sans armes, mais hostiles, qui barrent le passage et s'agrippent aux voitures. Rarement insurrection a été aussi populaire ... "

 

Le général Briand se pose en rouleau-compresseur et le colonel Lamberton en stratège. L'objectif, éradiquer l'UPC, est poursuivi selon une double approche : d'un côté, les camps de regroupement, sous l' autorité de « capitas » (une variété de kapos) ; de l' autre, la politique de la terre brûlée. La lutte antiguérilla menée par les commandos coloniaux  est d'une brutalité inouïe. Vagues d'hélicoptères, napalm : c'est une préfiguration de la guerre du Vietnam que se jouent les vétérans d'Indochine. Leur rage est d'autant plus grande que les maquisards, opérant presque à mains nues - mais sur plusieurs fronts - remportent des succès ponctuels.

Charles Van de Lanoitte, qui fut de longues années correspondant de Reuter à Douala, parle de 40 000 morts (p.103) en pays bassa, en 1960-1961 : 156 Oradour, autant de villages totalement détruits avec ceux qui n' avaient pu les fuir .

 

(Lettre ouverte à Georges Pompidou, citée par Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, Maspero, 1972. Jusqu'à aujourd'hui, il a été impossible (à ma connaissance) de procéder à un décompte quelque peu précis du nombre des victimes de l'éradication de l'UPC en pays bamiléké. Dans l'évocation de cette tragédie, Mongo Beti a été un précurseur. Plusieurs des sources citées plus haut sont redevables de ses travaux.)

 

Le journaliste décrit aussi «le régime effroyable des camps de tortures et d'extermination » dont il a été « le témoin horrifié » :

« Quelques exemples de tortures :

« LA BALANÇOIRE : les patients, tous menottés les mains derrière le dos et entièrement nus, dans une pièce à peine éclairée, sont tour à tour attachés, la tête en bas, par les deux gros orteils, avec des fils de fer qu' on serre avec des tenailles, et les cuisses largement écartées. On imprime alors un long mouvement de balançoire, sur une trajectoire de 8 à 10 mètres. À chaque bout, un policier ou un militaire, muni de la longue chicotte rigide d'un mètre, frappe, d'abord les fesses, puis le ventre, visant spécialement les parties sexuelles, puis le visage, la bouche, les yeux. [...] Le sang gicle jusque sur les murs et se répand de tous côtés. Si l'homme est évanoui, on le ranime avec un seau d'eau en plein visage. [...] L'homme est mourant quand on le détache. Et l'on passe au suivant...

« Vers 3 heures du matin, un camion militaire emmène au cimetière les cadavres. [...] Une équipe de prisonniers les enterre, nus et sanglants, dans un grand trou. [...] Si un des malheureux respire encore, on l'enterre vivant...

« LE BAC EN CIMENT . les prisonniers, nus, sont enchaînés accroupis dans des bacs en ciment avec de l' eau glacée jusqu'aux narines, pendant des jours et des jours. [...] Un système perfectionné de fils électriques permet de faire passer des décharges de courant dans l'eau des bacs. [...] Un certain nombre de fois dans la nuit, un des geôliers, (p.104) "pour s' amuser", met le contact. On entend alors des hurlements de damnés, qui glacent de terreur les habitants loin à la ronde. Les malheureux, dans leurs bacs de ciment, DEVIENNENT FOUS!...

« Oui, j' affirme que cela se passe depuis des années, notamment au camp de torture et d'extermination de Manengouba (Nkongsamba). »

Le fil conducteur est évident : l'Indochine, l'Algérie, le Cameroun... jusqu'à ces camps de torture au Rwanda d' avant le génocide, que décrit Jean Carbonare. L'impunité encourage la reconduction.

Pendant ce temps, les « services » camerounais et français font des ravages dans les milieux upécistes. Le Sédoc se charge du tout venant : il fait arrêter des milliers de « suspects », et les conduit dans les camps ci-dessus évoqués... Au Sdece reviennent les têtes pensantes : le 15 octobre 1960, à Genève, l'un des ses agents empoisonne au thallium le chef de l'UPC F élix Moumié. Constantin Melnik, responsable des Services secrets auprès du Premier ministre Michel Debré, explique qu'une telle opération « Homo" (comme homicide) ne pouvait être déclenchée que par l'Elysée, c'est-à-dire au moins par Jacques Foccart .

C'est à un ami sexagénaire, le Franco-Suisse William Bechtel, alias « Grand Bill », que Foccart confie l'opération. William et Jacques se retrouvent régulièrement à Cercottes sur le terrain d'entraînement des réservistes du Sdece. Bechtel est un anticommuniste de choc, ancien commando d'Indochine et chargé du maintien de l'ordre chez Simca, (p.105) contre la CGT. On imagine les arguments que Foccart a trouvés pour le convaincre, du genre « l'UPC égale le Vietminh ».

 

Se faisant passer pour un journaliste suisse, Bechtel approche Moumié au Ghana, sympathise avec lui, puis le retrouve lors d'un déplacement à Genève. Il le convie à dîner au restaurant Le Plat d' argent, la veille du jour où le chef de l'UPC doit reprendre l'avion pour l' Afrique : c'est là-bas que la cible est censée mourir, loin de toute police scientifique et de la presse occidentale. Comme Moumié ne boit pas le pastis empoisonné, Bechtel verse du thallium dans un verre de vin. Mais, assoiffé par la discussion qui suit le repas, Moumié finit par avaler le pastis d'un trait. La double dose accélère l'effet du poison. Vers la fin de la nuit, le leader camerounais se fait transporter à l'hôpital, où il meurt dans d'atroces souffrances, non sans avoir diagnostiqué son propre empoisonnement et l'avoir dit au personnel soignant.

 

Son assassin se réfugie sur la Côte d'Azur, dans une villa louée par le Sdece. Durant quinze ans, il échappera au mandat d'arrêt international tardivement lancé par la Suisse. Arrêté à Bruxelles en 1975, extradé, il sera acquitté en 1980. Au bénéfice du doute... et des extraordinaires pressions exercées par l'Élysée . En 1995, Foccart n' avait toujours aucun regret de l'élimination de Moumié : «Je ne crois pas que cela ait été une erreur . "

Le chef de l'UPC n' a pu préparer sa succession. Une direction bicéphale se met en place : Abel Kingue en exil (au Ghana), Ernest Ouandié dans le maquis. Les combats, et les massacres de villageois par les troupes franco-camerounaises, durent jusqu'en 1963. Ouandié conserve un noyau de (p.106) maquisards jusqu'en août 1970. Il est trahi à son tour lors d'un déplacement organisé par l' évêque de Nkongsamba en personne, Mgr Albert Ndongmo, qui l'a transporté dans sa 404 Peugeot. Arrêté, il est fusillé sur la place publique de Bafoussam en janvier 1971. La guérilla d'une autre branche de l'UPC, installée dans les forêts du Sud-Est camerounais à partir du Congo voisin, n' a pas eu meilleur sort : elle a été décimée en 1966, son leader Afana Osendé a été décapité, et sa tête ramenée à Yaoundé .

 

Côté français, le colonel Lamberton concevait cette guerre civile comme une façon de résoudre le « problème bamiléké » .. À la lumière de ce qui s'est passé au Rwanda de 1959 à 1994, il n'est vraiment pas inutile de relire ce qu'écrivait de ce « problème ", en 1960, l'officier français qui fut chargé de le « traiter » :

« Le Cameroun s'engage sur les chemins de l'indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c'est la présence d'une minorité ethnique : les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l'origine ni les causes ne sont claires pour personne. [...] Qu'un groupe de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n'est pas si banal en Afrique centrale [...]. L'histoire obscure des Bamilékés n' aurait d' autre intérêt qu'anecdotique si elle ne montrait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun .»

(p.107) Cela ressemble furieusement à la construction raciste de la menace tutsi! Il n'est pas question de laisser les « Camerounais authentiques " (les non-Bamilékés) se charger seuls de soumettre ces « étrangers " conscients et solidaires :

« Sans doute le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s'en désintéresser : ne s'est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et ces  problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus  ?".

Mais le pompier de ce problème incandescent n' est-il pas aussi le pyromane ? Selon le philosophe camerounais Sindjoun Pokam, « c'est la France qui produit, crée, invente le problème bamiléké et l'impose à notre conscience historique. Derrière le problème bamiléké, il y a en vérité le problème français qui s'exprime sous les espèces du conflit entre les intérêts de l'État français et ceux du peuple camerounais ". De la même manière, il y avait le problème belge derrière le problème hutu-tutsi : les querelles Flamands-Wallons, entre autres, ainsi que des enjeux financiers et religieux.

 

C'est en tout cas le moment de rappeler la maxime du plus célèbre des colonisateurs français, le maréchal Lyautey : « S'il y a des moeurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu'il faut démêler et utiliser à notre profit, en opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres . "

 

(p.108) Depuis 1984, je compte parmi les Français plutôt bien informés sur l'Afrique. C'est seulement en 1993 que j'ai pris connaissance des massacres français au Cameroun. Pourtant, ce crime de guerre à relents racistes, si ample et si prolongé, est proche du crime contre l'humanité. Décrire et faire connaître ce premier grand crime foccartien est indispensable à l'intégrité d'une mémoire française. Comprendre pourquoi la presse n'en a rien dit, et comment il a pu être si longtemps ignoré, ne serait pas sans enseignements sur les contraintes et tentations des correspondants français en Afrique. L'étude reste à faire...

Les massacres commis par l' armée française ont aussi bénéficié, il faut le reconnaître, d'une conjoncture médiatique très propice : de 1960 à la fin de 1962, l'attention de l'opinion hexagonale est captivée par l'issue mouvementée du conflit algérien. La proximité d'un drame qui concerne un million de nationaux, les Pieds-Noirs, occulte les cris d'horreur qui s'échappent difficilement d'une Afrique équatoriale à faible immigration française. En métropole, l'opinion n'a d'ailleurs jamais eu qu'un infime écho des massacres coloniaux. Depuis la Libération, leurs auteurs poursuivaient leur besogne en toute quiétude : Sétif, Hanoï, Madagascar ...

(cf Yves Benot, Massacres coloniaux, La découverte, 1994)

 

 

3 TOGO

 

(p.109) Le 27 avril 1960, le Togo accède à l'indépendance. Cette ancienne colonie allemande, sous mandat français depuis quatre décennies, est un pays tout en longueur, dix fois moins vaste que la France. Très ouvert sur l'extérieur, il l'est aussi au débat politique. Ses habitants ont obtenu que soit organisé en 1958, sous supervision des Nations unies, un scrutin  incontestable, largement remporté par l'Union nationale togolaise. Le chef de ce parti, Sylvanus Olympio, est un cadre international de très haut niveau . C'est aussi un militant chevronné de l' émancipation africaine. À cinquante-huit ans, il touche au but de son existence.

 

(p.111) Mille jours n' ont pas passé, ce samedi 12 janvier 1963. Parlant six langues, Olympio est un de chef stature internationale. Sexagénaire, indépendantiste de longue date, il acquiert l'influence d'un sage et peut prétendre, au même titre qu'Houphouët, au rôle de juge de paix régional. Diplômé de la prestigieuse London School of Economics, il travaille sans relâche au développement de son pays. L'exportation de phosphates, de toute première qualité, alimente les caisses de l'État. On vit en démocratie au Togo, ce qui est rare et va le rester. Le Président n'éprouve pas le besoin d'une protection particulière. La France ne veille-t-elle pas aux humeurs des minuscules forces de sécurité togolaises, qu'elle a formées et qu'elle encadre?

Il est près de minuit à Lomé. Au premier étage de sa villa proche de l'Océan, gardée seulement par deux policiers, le Président dort du sommeil du juste . Toute la journée, il a (p.112) travaillé au projet de charte de l'Organisation de l'unité africaine (OU A), dont la rédaction lui a été confiée. Dina, la femme de Sylvanus, est réveillée. Elle a entendu des bruits bizarres devant l'entrée de la villa. Une altercation monte. Soudain, des coups de feu éclatent. Réveillé à son tour, Sylvanus Olympio se lève. Il allume la lumière et regarde vers la rue. Des balles le visent. Vite, il éteint. Lui et sa femme s' aplatissent.

 

Quand la fusillade cesse, au bout d'une dizaine de minutes, le Président enfile un short kaki, une chemisette et des sandales légères. Il demande à son épouse de l' attendre et descend au rez-de-chaussée. Il cherche à sortir par la salle à manger, mais la porte est bloquée de l'extérieur. Il passe par une fenêtre, traverse le jardin et franchit le mur de la propriété voisine - qui se trouve être l' ambassade des États-Unis. Le centre de la cour est un parking. Olympio se cache dans une vieille Buick.

Pendant ce temps, la dizaine d'assaillants cherche à défoncer la porte principale de la villa. Ils y parviennent et, vers 1 heure du matin, six d' entre eux investissent la maison.

Manifestement, ces hommes en tenue de combat sont des militaires. Ils repoussent contre un mur Dina, ses enfants et les .domestiques, fouillent la maison, mitraillent les placards, s'acharnent sur la bibliothèque. À leurs questions, Dina Olympio ne peut répondre que la vérité : elle ne sait pas où est passé son mari. Le chef du groupe décroche alors le téléphone : « Allô  Monsieur Mazoyer .  Nous sommes chez lui ! Il a disparu. " Henri Mazoyer est l' ambassadeur de France à Lomé...

 

(p.113) Le chef du commando qui pourchasse Olympio est un certain Étienne Gnassingbe Eyadéma. Sergent de l' armée française, âgé d' environ vingt-sept ans, il vient d' être démobiliséau terme de la guerre d'Algérie. Ils sont un certain nombre dans son cas à traîner leur désoeuvrement au pays natal. Une milice idéale. Un autre ancien d' Algérie, l' adjudant Emmanuel Bodjollé, a recruté une fine équipe dans la région de Kara, au nord du Togo. Chef apparent des opérations putschistes, il est basé à Lomé, au camp militaire de Tokoin. C'est le point de ralliement des insurgés, à cinq kilomètres environ de la villa présidentielle. Un second commando, dirigé par le sergent Robert Adewi, a réussi à arrêter la quasi-totalité des ministres et les a conduits au camp Tokoin. Étienne Eyadéma, lui, rentre bredouille. Bodjollé le renvoie vers la villa d' Olympio, avec mission de procéder à une fouille plus minutieuse. En vain.

 

La gendarmerie du Togo est commandée par un officier français, le commandant Georges Maîtrier - que l'on a vu plus haut « nettoyant » le pays bamiléké. Il est aussi, choisi par l'Élysée, le conseiller militaire du président de la jeune République togolaise. Il appartient au Sdece, comme son adjoint le capitaine Henri Bescond . On avertit le lieutenant de gendarmerie Bodjona des menaces qui pèsent sur le président Olympio. À 3 heures du matin, cet officier togolais s' en va, avec quelques hommes, demander armes et munitions à Georges Maîtrier. Après un temps de réflexion, le (p.114) commandant leur remet des fusils-mitrailleurs et un carton de munitions. Les gendarmes filent en Jeep vers la villa d'Olympio. Arrivés sur les lieux, ils veulent charger leurs armes : les munitions ne correspondent pas. Le sergent Eyadéma leur propose de se joindre aux putschistes. Les gendarmes refusent, et retournent vers Maîtrier : introuvable.

 

De son côté, Eyadéma n' arrive à rien. Il fait plusieurs allers-retours à Tokoin. Les mutins s'inquiètent. Léon Poullada aussi, depuis l'étrange coup de fil de son confrère Mazoyer. Il quitte son domicile et va jusqu'à son ambassade, à trois kilomètres de là. Il y arrive vers 5 heures, et doit longuement négocier pour que les insurgés le laissent entrer. Sitôt franchi le portail, il emprunte une lampe-tempête au veilleur de nuit et inspecte la cour. Vers le parking, il entend l'appel chuchoté d'Olympio. Il s'approche. Le président togolais lui résume ce qu'il sait des événements. Léon Poullada veut l'abriter dans les bureaux de 1'ambassade, mais le personnel n'est pas arrivé, et lui-même n'a pas pris les clefs.

 

Il retourne à son domicile, non sans avoir été interpellé par les mutins à sa sortie de l'ambassade. Chez lui, il appelle son collègue Mazoyer. Il lui raconte innocemment ce qu'il a vu et entendu. Henri Mazoyer lui déconseille vivement d'accorder l'asile au président Olympio et l'invite à ne pas se mêler d'une affaire purement togolaise. Léon Poullada réveille alors par téléphone son vice-consul Richard Storch, qui habite juste en face du portail de 1'ambassade. Il lui demande de veiller au grain. En échec, les putschistes sont réunis chez le sergent Robert Adewi, prêts à laisser tomber. Vers 6 heures, ils voient arriver un émissaire du commandant Maîtrier. Informé par l'ambassadeur Mazoyer, ce dernier leur fait savoir où est Olympio, et leur demande d’« achever le travail commencé», au risque sinon d'être exécutés. Les plus « mouillés », dont Eyadéma, Bodjollé et Adewi, décident alors de repartir vers l'ambassade des États-Unis.

(p.115) Entre-temps, deux députés du Nord-Togo, Moussa Kona et Jules Moustapha, sont allés porter à Dina Olympio un message des insurgés : ils exigent la démission du chef de l'État. La femme du Président ne sait toujours pas où est son mari. Instinctivement, elle regarde par une fenêtre donnant sur 1'ambassade voisine. Le jour se lève. Elle aperçoit Sylvanus, qui, de la Buick, lui fait signe de venir. Et puis des militaires qui escaladent le mur d'enceinte. Elle s'empresse d'aller mettre un pagne pour sortir.

 

Le sergent Eyadéma a raconté la suite à deux journalistes, le surlendemain : Chauvel, du Figaro et Pendergast, de Time-Life . « À l' aube, nous sommes allés vers le parking de 1'ambassade américaine. L'homme, tout sali, était blotti sous le volant d'une Plymouth de 1'ambassade, garée là. On lui a dit : 'Nous t'avons repéré, sors de là!" Olympio a répliqué . "D'accord, j'arrive. Où m'emmenez-vous ? - Au camp militaire", avons-nous répondu. Il est descendu de la voiture et a marché vers le portail de l'ambassade. Là, il s'est arrêté [réalisant sans doute que, s'il continuait, il perdait toute protection diplomatique], et nous a dit qu'il ne voulait pas aller plus loin. Je décidai : c'est un homme important, et il pourrait y avoir des manifestations de foule s'il restait ici. Aussi, je l'ai descendu. »

 

En face, le vice-consul américain de faction « n'a pas bien vu » : prenant l'homme en short et chemise pour un aide-cuisinier, il dit être allé se restaurer à la cuisine. C' est à ce moment que les coups de feu ont éclaté. Eyadéma abrège probablement l'histoire. Il n'était pas encore là quand quatre soldats sont allés déloger Olympio et l'ont conduit au portail : ne sachant pas conduire, il avait dû chercher un véhicule et son chauffeur qui le ramène du (p.116) camp Tokoin vers le quartier présidentiel. Sortis de la cour de l' ambassade, ses comparses sont perplexes : ils ont laissé repartir leur Jeep , . eux aussi, il leur manque un véhicule pour emmener leur prisonnier au camp Tokoin. Ils hèlent une Volkswagen de passage, croyant avoir affaire à un Européen. C'est en réalité un métis togolais, Yves Brenner, rédacteur en chef de Togo Presse. Il leur répond en éwé (la langue du Sud). S'apercevant de leur méprise, les insurgés le chassent.

 

Survient le sergent Eyadéma, en Jeep. « Qu'attendez-vous ? " demande-t-il aux soldats. « La Jeep. - Pour quoi faire ? Descends-le!" crie-t-il au soldat Kara. Celui-ci tire aux pieds d'Olympio. Furieux, Eyadéma lui arrache son arme et tire trois balles, à la poitrine et l'abdomen du Président, qui s'écroule. Encore vivant, il se tord de douleur. Alors, Eyadéma sort son poignard et lui coupe les veines. Pour finir, il lui taillade la cuisse gauche avec la baïonnette. « C'est comme ça que je faisais en Algérie, pour m'assurer que mes victimes étaient bien mortes", conclut-il en souriant, avant de rembarquer dans la Jeep avec ses complices. Il est 7 h 15. À son bulletin de 6 heures, France Inter avait déjà annoncé la mort de Sylvanus Olympio...

 

Dina Olympio surgit au coin de la rue . « [Je] trouvai mon mari gisant au sol, criblé de balles et mutilé à coups de baïonnette. Me voyant arriver, les militaires se sauvèrent. Une Française qui avait suivi la scène vint me raccompagner à mon domicile. Ainsi mourut mon mari. Jusqu'à l'ultime instant de son existence, Il n' a jamais fait preuve de violence; c'est ainsi que je l'ai vu mourir en homme digne et courageux, rendant son dernier soupir pour un pays dont il avait toujours été fier et qu'il aimait de toute la force de son âme . "

 

(p.117) Ce meurtre fondateur, le premier d'un chef d'État de l'ex-Empire français, fera du sergent Eyadéma l'indéboulonnable Président-dictateur général de son pays, après quelques péripéties. Mais aussi un maréchal en Françafrique – la nébuleuse des réseaux franco-africains. Avant de chercher à comprendre le pourquoi de ce crime, essayons d'en cerner les acteurs.

Le commandant Maîtrier est au coeur du complot. Chef de la gendarmerie nationale et conseiller du Président pour les affaires de sécurité, il tient en main la force publique, dans le cadre de la coopération militaire franco-togolaise. Son contrat arrivait à terme en 1962. Sylvanus Olympio ne voulait pas prolonger sa mission, qu'il ne jugeait pas indispensable. Avec le recul, il avait raison : la Présidence était plutôt mal conseillée en matière de sécurité, et le lieutenant Bodjona aurait bien mieux commandé la gendarmerie... Puisque le pays « aidé » participe au coût de l' assistance technique, on peut dire que le Togo n'en a pas eu pour son argent! Mais, en 1962, l'ambassadeur Henri Mazoyer a mis le paquet : il a fait convaincre Olympio de garder encore un peu Maîtrier.

 

Ce dernier ne cessait de gonfler un problème social, la difficile réinsertion des sous-officiers rentrés de la guerre d' Algérie. Démobilisés de l' armée française avec un modeste pécule, vite flambé, ces demi-soldes réclamaient leur enrôlement dans les forces de sécurité togolaises. Olympio trouvait que l'effectif de ces forces, trois cents hommes, était suffisant : ce n'était pas pour lui un poste de dépense prioritaire. Sans jamais laisser les protestataires exposer  directement leurs requêtes au Président, Georges Maîtrier les montait contre Olympio - cet « intellectuel » qui, répétait-il, les traitait de « mercenaires". Maîtrier dressait la meute, caressant (p.118) dans le sens du poil un ressentiment ethnique latent : la plupart des sous-officiers démobilisés, à commencer par Eyadéma, étaient originaires du Nord du pays, tandis que les élites du Sud, plus nombreuses, occupaient la majorité des postes de responsabilité. Olympio, d'origine sudiste et de mère nordiste, s' appliquait toutefois à brider le régionalisme.

En novembre 1962, l'opposant Antoine Méatchi, réfugié au Ghana, avait préparé un coup d'État avec le sergent Robert Adewi - l'un des mutins du 12 janvier 1963. Dénoncé au ministre de l'Intérieur Théophile Mally, Adewi fut arrêté. Ses collègues nordistes manifestèrent violemment. Le ministre Mally libéra Adewi... à qui Maîtrier s' empressa de confier les clés du magasin d'armes ! Les mutins n'avaient qu'à se servir.

 

Leur chef, l'adjudant Emmanuel Bodjollé, fait porter le 12 janvier après-midi un pli non cacheté à Maîtrier. En l' absence du commandant, son cuisinier, le gendarme Lollé, ouvre l'enveloppe : « Ce soir, nous passerons à l'action ". Il court porter le message au ministre de l'Intérieur. Théophile Mally photocopie la note, puis demande au gendarme de remettre le tout à son patron, comme si de rien n' était. Le ministre n'alertera personne. Mais le gendarme sera, le soir même, emprisonné par Maîtrier... Olympio n'avait aucune chance d' en réchapper.

Dans la nuit du crime, le commandant Maîtrier fait la navette entre Lomé et Kpémé, siège de la Compagnie togolaise des mines du Bénin, le monopole des phosphates. Un autre opposant, Nicolas Grunitzky, en principe réfugié au Dahomey, est aperçu cette nuit-là à Kpémé. Beau-frère d'Olympio, mais néanmoins son ennemi, Grunitzky avait été dans les années cinquante, à l' Assemblée de l'Union française, un autre des poulains de Foccart. C'est avec lui et pour lui que Foccart avait préparé l’ « indépendance » du Togo.

 

(p.119) Grunitzky avait naturellement étrenné le fauteuil de Premier ministre, avant d'en être éjecté en 1958 par le triomphe électoral du parti d'Olympio. Au grand dam de Foccart, de Gaulle... et Mitterrand. Le triomphe était tel que la puissance coloniale fut contrainte de s'incliner, remisant l' astuce médiocre qu'elle avait concoctée : l'inéligibilité d'Olympio, à la suite d'une amende fiscale.

Après l' assassinat de son rival, Grunitzky se laisse porter à la Présidence par ceux qu'il appelle dans sa déclaration « nos amis quisont lespromoteurs du coup d'État " : une désignation en forme d'aveu ! Nommé vice-Président, Antoine Méatchi obtient aussi sa récompense . Jusqu' au banco d'Eyadéma...

 

Beaucoup plus tard, lorsqu'il se sera brouillé avec son complice Etienne, Robert Adewi   racontera la transaction initiale : après la réunion qui prépara le coup d'État, Maîtrier aurait pris à part Eyadéma; il lui aurait demandé d'abattre Olympio, pour300 000 francs CFA (6 000 francs français).

Ni Maîtrier, ni l'ambassadeur Mazoyer ne sont par hasard en poste à Lomé : Foccart avait voix prépondérante dans le choix du personnel de décision à affecter en Afrique. Il n'est pas pensable que Maîtrier ne l'ait pas fait informer du coup d'État qui se tramait : la carrière du commandant en eût été brisée, alors qu'elle va s'accélérer. D'autre part, Foccart donnait pour consigne, en cas d'urgence, de le déranger à toute heure de la nuit. Si la prise au piège d'Olympio avait été une surprise, il n'est pas concevable que Mazoyer n'ait pas téléphoné à Monsieur Afrique, avant ou juste après son appel à l'ambassadeur Poullada - soit quatre heures au moins (p.120 avant le meurtre. Visiblement, le représentant officiel de l'ex-métropole n'a pas eu consigne de réagir. Ou il n'a pas eu besoin de solliciter de nouvelles instructions.

 

Le 13 janvier au matin, Maîtrier est à l' ambassade de France, auprès de Mazoyer. Survient l'ambassadeur américain Poullada, qui a trouvé le corps d'Olympio devant son portail. Il suggère à Maîtrier de mettre en mouvement l'année togolaise. Le commandant répond que l'année n'aime pas assez Olympio...

Les liens entre l’armée française et les armées africaines qu’elle a formées, entraînées, équipées, encadrées, sont d’une force considérable. Il est utile de le savoir. C’était encore plus manifeste en 1963. Aussi, quand le commandant Maîtrier déclare que l’armée togolaise n’aime pas Olympio, il pourrait bien aussi dire : l’armée française. Celle d’alors, du oins, qui sot à peine des guerres d’Indochine et d’Algérie, qui massacre au Cameroun - Maîtrier en sait quelque chose. Olympio a fréquenté l'université. Il pense. Une certaine armée française préfère Eyadéma, renvoyé de l'école primaire à seize ans pour "fainéantise et voyoucratie " après avoir triplé, en vain, le cours élémentaire première année . De la bonne matière première pour les guerres coloniales, où on l' enverra : l'Indochine puis l' Algérie.

 

(p.122) Olympio voulait une vraie indépendance. En s'appuyant  sur l'Allemagne, la Grande-Bretagne et plusieurs pays africains, il voulait desserrer le carcan franco-togolais. Il préparait, crime inexpiable, le lancement d'une monnaie qui lui aurait permis de sortir de la zone franc. Une monnaie qui, espérait-il, serait gagée sur le deutschmark ! Il avait retardé l'inauguration du Centre culturel français, de telle sorte qu'elle fût précédée par celle du Goethe Institut. Il ne reniait pas sa vieille amitié envers Sékou Touré, l’homme à qui jamais l’on ne pardonna d'avoir refusé la ‘Communauté », lors du référendum de 1958.*

(* Le leader guinéen n’avait pas encore sombré dans la paranoïa sécuritaire où l’ont poussé les innombrables agressions des services secrets français. Cf Roger Faligot et Pascal Krop, La Piscine, p.245-249))

 

Il militait pour une union régionale africaine avec le Dahomey (futur bénin) et … le Nigeria, ce géant régional devenu, nous le verrons, l'ennemi numéro un de la stratégie foccartienne.

Trente-cinq ans après le putsch meurtrier de 1963, Gnassingbe Eyadéma est toujours le dictateur du Togo. Le (p.123) 13 janvier, anniversaire conjoint de l' assassinat d'Olympio et du coup d'État de 1967, est « sa » fête nationale, régulièrement honorée par les plus hautes personnalités françaises. François Mitterrand s'y est abaissé en 1983, lors du vingtième anniversaire de la mort d'Olympio : le Président français, ex-ministre anglophobe de la France d'outre-mer, continuait encore de reprocher à Olympio d'avoir été trop proche des Anglo-Saxons... Eyadéma n' a pas manqué d'exploiter cette visite hautement symbolique : « On ne pouvait mieux reconnaître la légitimité de la politique conduite depuis cette date " - le 13 janvier 1963. La longévité politique d'Eyadéma se nourrit ainsi des secrets partagés avec les plus hauts responsables civils et militaires parisiens. L'assassinat d'Olympio est le premier d'une longue série de méfaits occultes, ponctuée par le pillage des phosphates et le manège des valises à billets.

 

Économiquement et politiquement, le Togo est un protectorat sinistré. Eyadéma a pris Mobutu pour modèle. En 1987, la gestion de l'Office togolais des phosphates, qui commercialise la richesse la plus monnayable du pays, a été rendue plus opaque par la mise en réseau d'une vingtaine de sociétés-écrans, domiciliées à Jersey, au Panama, au Liberia, en Suisse... Les finances de l'État, les entreprises publiques et le secteur privé dit « moderne" sont presque exclusivement entre les mains du clan présidentiel, centré sur le village d'origine, Pya, et l'ethnie Kabiyé. Malgré une forte dose d"' aide " extérieure (21 % du Produit national brut en 1995) (p.124) le pays est surendetté. Les grands projets tels que la Cimenterie de l'Ouest africain (Cimao) ou la « raffinerie » nationale n'ont jamais marché. La Cimao est la plus magistrale ardoise de la Caisse française de développement . Où  sont les milliards envolés ?

 

Lomé est une étape très prisée des dirigeants politiques français en période pré-électorale. L'ancien ministre de l'Intérieur Charles Pasqua est le plus assidu. En raison d'un contexte particulier, évoqué plus haut, la quasi-totalité du cadeautage franco-africain ne laisse pas de traces. D' autant plus remarquable est cette commission de 10 % accordée à l' association pasquaïenne Demain la France sur un contrat de communication de 4 800 000 francs, décroché auprès de la présidence togolaise par l' agence BK2F d' Alexis Beresnikoff.

Sylvanus Olympio ne voulait pas d' armée ? Le Togo paye la garde prétorienne d'Eyadéma : quatorze mille hommes en armes, provenant à 80 % de la région du chef de l'État et commandés par des membres de sa famille. Cette armée, qui a brisé par la terreur la revendication démocratique, est équipée par la France, encadrée par une soixantaine d'instructeurs et de conseillers militaires français .

 

Le dictateur togolais est parvenu à se faire « réélire » le 25 août 1993 sans trop d'embarras. Son rival le plus dangereux n'était autre que Gilchrist Olympio, le fils de Sylvanus.

Les éminents juristes français dont Eyadéma cultive l' amitié, à commencer par le professeur Charles Debbasch et l'avocat, Jacques Vergès, ont trouvé des astuces de procédure pour écarter ce rival : (p.125) son dossier médical de candidat, par exemple, avait été établi non à Lomé, mais à Paris. Effectivement, Gilchrist Olympio avait été soigné au Val-de-Grâce. Il avait  été blessé en 1992 lors de l'agression de son petit convoi électoral, en tournée dans le fief du général Eyadéma. L'attaque fit plusieurs morts. Selon des témoignages dignes de foi, elle était commandée par... le capitaine Ernest Gnassingbe, le propre fils de l' ex-sergent Eyadéma .

 

Le jugement de Jacques Foccart sur son protégé et la manière dont il réécrit l'histoire du Togo, en 1995, n'en ont que plus de sel :

« [J'ai] beaucoup d'amitié, d'affection et d'admiration à l'égard du général Eyadéma. [...] La junte militaire qui a éliminé son prédécesseur Sylvanus Olympio, pour conduire Grunitzky au pouvoir, lui a ensuite fait confiance pour conduire le pays, dans l'ordre et la tolérance. Le général Eyadéma a, dès lors, administré le Togo avec un sens remarquable de l'organisation qui lui a valu, après les péripéties de la démocratisation, la reconnaissance internationale ».

Les parents de manifestants massacrés, les journalistes emprisonnés et les centaines de milliers d' exilés apprécieront. Plus fort encore, Foccart fait parler de Gaulle :

« Les liens que le Général de Gaulle avait établis avec le général Eyadéma dépassaient de beaucoup l' aspect purement politique. Il faut dire que dès cette époque la gestion rigoureuse appliquée à la direction du pays, son ouverture d'esprit au niveau panafricain et le fait qu'il ait permis au Togo, petit pays sans grands moyens, de devenir la Suisse de l' Afrique faisaient du président Eyadéma un modèle.

 

(p.126) « D'autre part, l'attachement profond qu'il manifestait à l'égard de la France, l'ardeur et la conviction qu'il mettait au développement de son pays étaient des éléments auxquels le général de Gaulle était sensible, ce qui avait tissé au fil des dans un mode relationnel, une estime mutuelle. On peut aller jusqu'à dire, un lien filial de coeur et d'esprit . »

Commanditaire du sergent-boucher de 1963, via Georges Maîtrier, Jacques Foccart publie ce propos édifiant dans une revue, Lumières noires, financée par la belle-famille de Baby Doc Duvalier. Souvent, les sbires foccartiens n' ont pas grand-chose à envier aux tontons-macoutes haïtiens. Nous n'avons pas fini de nous en apercevoir.

 

 

 

4 CÔTE-D’IVOIRE

 

(p.127) Les formidables fortunes de Félix Houphouët-Boigny et d' Albert-Bernard Bongo sont connues. Leur rô1e d'agent d'influence également. Avec eux, Abidjan et Libreville sont devenus des tourniquets de valises à billets. S'y installent aussi parfois des norias de colis d' armements - lors des complots ou conflits contre la Guinée, le Nigeria, le Liberia, le Congo, etc., quand ce n' est pas le Moyen-Orient. Ce que l' on sait moins, et qui mérite un détour, c'est à quel prix furent imposés, en Côte-d'Ivoire et au Gabon, ces parrains inexpugnables.

 

C'est en 1950 que l'Ivoirien Félix Houphouët a changé de camp , un retournement auquel oeuvra particulièrement François Mitterrand, ministre de la France d' outre-mer. On négligera le suffixe Boigny, à peu près aussi décisif que le d'Estaing de Giscard. Le jeune Félix est né autour de 1900. Il a étudié et brièvement exercé la médecine. Héritier d'une chefferie traditionnelle et d'un vaste domaine agricole à Yamoussoukro, il s'est affirmé peu à peu comme le leader des  (p.128) planteurs ivoiriens. En 1944, il accède à la tête de leur syndicat. En 1946, il fonde et préside le Rassemblement démocratique africain (RDA), parti précurseur de l'anti-colonialisme panafricain. Il est élu à la Chambre des députés, à Paris, où il obtient l'abolition du travail forcé. Beau début !

Mais la répression déclenchée en 1949-1950 par le gouverneur péchoux va changer la donne. De nombreux militants du Parti démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI), la section ivoirienne du RD A, sont emprisonnés et condamnés. Le sénateur Victor Biaka-Boda, de l' aile intransigeante du PDCI, est torturé et assassiné par des supplétifs syriens de l'armée coloniale, le 28 janvier 1950. Il a été trahi par ceux qui, dans son parti, prônent la collaboration avec le colonisateur . Leader déjà célèbre du RDA panafricain, chef d'un PDCI honni par les colons, Houphouët a peur pour sa vie . Ses intérêts de gros planteur l'éloignent des révoltes urbaines. Une plainte pour détournement de mineure (une de ces très jeunes filles françaises qu'il affectionne) est étouffée . Parce qu'il se sent menacé, parce qu'il est tenu, parce que c' est son avantage, et parce qu'il sera pris au piège de son nouveau discours francophile, Houphouët devient l'homme des Français. Ce n'est pas seulement qu'il sert leurs intérêts, et les siens au passage. Son ascension politique, de 1952 au tournant de l'indépendance, ira de pair avec un consentement : être exclusivement entouré de conseillers politiques, financiers et militaires français.

 

(p.131) Le docteur Houphouët assiste personnellement à la torture de ses principaux rivaux ou opposants potentiels : flagellation au nerf de boeuf, à la lanière tressée, au fouet de liane, à la matraque plombée; cataplasmes de piment pilé sur les plaies, onguents de même composition dans les orifices ou chantage sur les proches. Les uns sont disqualifiés naturels; l'aveu de crimes imaginaires, les autres vont croupir trois ou quatre ans en prison  . Quelques-uns, comme Ernest Boka, périssent sous la torture, ou de mauvais traitements. C'est  peu, diront certains, par rapport aux crimes commis en d'autres pays. Mais l'opposition est brisée. Toute résistance, au pillage intérieur comme à l'aventurisme extérieur, est découragée pour plusieurs décennies.

Dès lors, la richesse d'Houphouët ne va cesser d' enfler, surpassant longtemps la plus grosse fortune française . Elle a été évaluée à60 milliards de francs français : plus que le produit national brut ivoirien. Même si ce chiffre est surestimé, plusieurs indices étayent son ordre de grandeur - à commencer par l' ampleur des cagnottes concédées aux courtisans. Houphouët a mobilisé sans peine, « sur sa cassette personnelle », le milliard de francs qu' a coûté la basilique de Yamoussoukro. À la fin de sa vie, il détenait d'innombrables intérêts et propriétés en Côte-d'Ivoire, en France et en Suisse. Une voie d'accumulation parmi bien d'autres : Houphouët produisait plus de 30 000 tonnes d' ananas par an, un tiers de la production ivoirienne, avec des ouvriers payés par le budget de l'État !

 

 

5 GABON

 

(p.132) Je ne m' étendrai pas sur la dilapidation des exceptionnelles richesses du Gabon, oeuvre conjointe d'Omar Bongo et de ses nombreux amis français : il y faudrait plusieurs ouvrages. Les juges Éva Joly et Laurence Vichnievsky, aidées par le procureur de Genève Bernard Bertossa, sont en train d'ailleurs d'en écrire quelques chapitres. Avec Affaires africaines , Pierre péan a commencé à lever le voile. Plus tard, dans L'Homme de 1'ombre, il a raconté un épisode clef de l' accession au pouvoir de Bongo - l' événement qui, dit-il, l' a décidé à se dresser contre le système Foccart. Il s' agit encore d'un assassinat, tellement significatif qu'il n' es pas possible, ici, de ne pas en faire mémoire.

 

(p.135) Omar Bongo est peut-être l'auteur de la définition la plus explicite du clientélisme néocolonial : « L'Afrique sans la France, c'est une voiture sans chauffeur. La France sans l'Afrique, c'est une voiture sans carburant . » Pour la France, le moteur gabonais est une merveille géopolitique, à double injection : pétrole et uranium. La politique d'indépendance atomique du général de Gaulle passait par l'organisation d'une filière ultra-protégée d'approvisionnement en uranium. Pierre Guillaumat fonda le CEA (Commissariat à l' énergie atomique) et présida Elf-Aquitaine. Le haut-commissaire à l'énergie atomique de Giscard, Michel Pecqueur, devint président d'Elf sous le premier septennat de Mitterrand, avant d' atterrir dans le nucléaire gabonais : la présidence de la Compagnie des mines d'uranium de Franceville. La surveillance de cet ensemble ultra-sensible était assurée par la Comilog, en principe vouée à l'exploitation des mines de manganèse. Dirigée par Delauney, homme lige de Foccart, cette société aux « pertes » vertigineuses  a su accueillir Jean-Christophe Mitterrand au sein de son conseil d' administration...

Bongo a joué un rôle décisif dans les négociations franco-arabes sur le pétrole. Adhérant à l'Opep, l'organisation des pays exportateurs de pétrole, il s'est converti dans le même mouvement à l'islam, avec la bénédiction de Foccart. Roland Dumas a jumelé son fief de Sarlat avec Franceville, la ville natale de son ami Omar - qui paie généreusement ses (p.136) conseils . Dans le grand marchandage franco-iranien de l' « affaire des otages du Liban », Libreville a discrètement accueilli les négociations entre Charles Pasqua et Gorbanifar, l'homme de l'Irangate. Foccart, Pasqua, Dumas, Jean-Christophe Mitterrand, Elf, le nucléaire, le pétrole,... : comme la suite de Bongo à l'hôtel Crillon, la corne d'abondance gabonaise est un aimant surpuissant.

C'est aussi une sorte de Superphénix des relations franco-africaines, un surgénérateur tous comptes faits ruineux pour l'intérêt de la France, mais tout le monde. On tente d'y bétonner de lourds secrets y compris nucléaires , en s'inquiétant de la sismicité de l'ex-Zaïre tout proche. On est débordé par ces déchets à vie longue, que confinent de plus en plus mal les banques suisses ou l'assassinat de quelques gêneurs. Malgré toute l'énergie qui s'y brasse, le coeur en fusion ne parvient pas à brûler toutes les traces des entreprises les plus déraisonnables, ou les plus déshonorantes, basées ou échafaudées à l'abri de la forteresse gabonaise - avec souvent le parrainage d'Houphouët. Ainsi la guerre du Biafra.

 

 

6 BIAFRA-NIGERIA

 

(p.137) En 1967, le Nigeria entrait dans une terrible tragédie. La décolonisation avait laissé une Fédération précaire, composée 'de trois régions et d'une multiplicité de peuples. Depuis un an, les luttes de pouvoir dégénéraient en pogroms inter-ethniques. Certains leaders ibos, emmenés par le lieutenant-colonel Odumegu Emeka Ojukwu, décidèrent la sécession du Sud-Est, leur région d' origine, sous le nom de « Biafra ». Ils la décidèrent, admet l'un des principaux collaborateurs d'Ojukwu, contre la volonté de la majorité des habitants de cette région, « y compris les Ibos » : la population en aurait « rejeté complètement l'idée si elle avait été consultée librement ». Mais la sécession av ait une forte odeur pétrolière : le « Biafra » était la principale zone de production du Nigeria - alors sixième producteur mondial, avant l'Algérie et la Libye.

 

Le tandem franco-ivoirien Foccart-Houphouët sauta sur ce qui lui parut une magnifique opportunité : on pouvait à la fois diviser le Nigeria, géant anglophone toisant des voisins (p.139) francophones dix fois moins peuplés, et damer le pion aux majors pétrolières anglo-saxonnes en ouvrant un boulevard à une nouvelle venue : Elf, filiale pétrolière des services secrets foccartisés.

(p.140) La scission du Nigeria sert ces perspectives. « Même sans parler en termes militaires, que pèserait une poussière d'États francophones devant ces deux puissances ? », le Nigeria et le Ghana, s'interroge le gaulliste Yves Guena. Jacques Foccart est aussi clair . « de mon point de vue, le Nigeria était un pays démesuré par rapport à ceux que nous connaissions bien et qui faisait planer sur ceux-ci une ombre inquiétante  ». Pour de Gaulle lui-même, « le morcellement du Nigeria est souhaitable  ». Par sa taille, ce pays est forcément suspect d'impérialisme envers une Afrique francophone balkanisée – une balkanisation délibérée, qui relègue cette Afrique sous la houlette de l'Empire français. (p.141) Le Nigeria, de surcroît, avait  poussé l'insolence jusqu'à rompre les relations diplomatiques avec Paris pour protester contre les essais atomiques français au Sahara. Impardonnable! À la première occasion, donc, l'Empire contre-attaque... Pour compléter l' ambiance, on peut noter que la sécession du Biafra est proclamée onze jours après le veto gaullien à l'entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne.

L'aubaine biafraise suscite en fait une véritable « ligue latine » contre les Anglo-Saxons. Les visées françaises sont en effet soutenues par le Portugal de Salazar, qui conservait son empire africain contre l' avis américain, et par l'Espagne de Franco, qui possédait encore la Guinée équatoriale. C'est de la partie insulaire de cette colonie, Fernando Po , que partira vers le Biafra une grande part des approvisionnements en armes. Grâce aux excellents contacts de Mauricheau-Beaupré, le régime d'apartheid sud-africain et le pouvoir blanc rhodésien s' allient à cette coalition archéo-impérialiste du Sud-Ouest européen .

(p.141) Alors que la sécession, proclamée le 27 mai 1967, était en passe d'être réduite par le gouvernement nigérian, les mercenaires, les armes et les fonds secrets franco-africains ont prolongé durant trente mois une effroyable guerre civile, qui fit deux à trois millions de morts.

(p.142) Dès août 1967, Le Canard enchaîné signale la présence au Biafra de « conseillers » européens « qui ressemblent à s'y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général à la Communauté et à l'Élysée ».

(p.143) Le Canard n' a pas tort. On retrouve le colonel Roger Faulques, cet ancien officier du 11e Choc (le service Action du Sdece) qui, avec l'aval foccartien, avait commandé sept ans plus tôt les « affreux » du Congo. Aux côtés du leader de la sécession katangaise Moïse Tshombe, ces anciens militaires français, à peine sortis des guerres d'Indochine et d' Algérie, avaient constitué l' ossature de la « gendarmerie katangaise »* . Un cas de figure assez voisin de celui du Biafra : la France aidait une riche province minière à se détacher d'une ex-colonie vaste et fragile, émancipée par une métropole européenne concurrente. Roger Faulques, qui n'avait encore que le grade de commandant, dirigeait les opérations militaires des sécessionnistes katangais contre les forces de l'ONU. Selon Le Monde , il « s'était rendu tristement célèbre par son rôle lors des interrogatoires qui ont eu lieu à la villa Susini pendant la guerre d'Algérie.»

 

Un autre ancien mercenaire du Congo, le très médiatique Bob Denard, s' agite autour du Biafra. Blessé, il ne participe pas aux combats, mais il veille au recrutement et à la logistique. Il va s' affirmer comme le chef d'une milice foccartisante, pour trois décennies.

 

(*Cf. Roger Trinquier et Jacques Duchemin, Notre guerre au Katanga, témoignages présentés par J. Le Bailly, La Pensée moderne, 1963; France-Zaïre-Congo, 1960-1997 Échec aux mercenaires, Agir ici et Survie/L'Harmattan, 1997, p.22.)

 

(p.144) Les livraisons d’armes massives ont déjà commencé – dès les premiers succès de l’armée fédérale du Nigeria. (p.145) Le 13 juillet 1967, selon le mercenaire Rolf Steiner , un «premier avion français chargé de munitions " atterrit à Uli, au Biafra, « venant du Gabon ". L'ambassade américaine à Lagos signale la fourniture par l' armée française d'un bombardier B26, « illégalement acheminé à Enugu, capitale du Biafra, par un équipage français  ".

 

À partir d'août 1968, des dizaines d'avions déversent sans arrêt des tonnes de matériel militaire sur les deux aérodromes - deux morceaux de route droite - que les Biafrais peuvent encore utiliser. L'avance fédérale est stoppée brutalement. À Lagos, on manifeste contre la France. Mille tonnes d'armes et de munitions sont livrées en deux mois ! Libreville, Abidjan et Fernando Po sont les points de départ d'un véritable pont aérien. Ce que confirme Ojukwu : il y a «plus d'avions atterrissant au Biafra que sur n'importe quel aérodrome d'Afrique à l'exception de celui de Johannesburg". Une dépêche d' Associated Press précise : « Chaque nuit, des pilotes mercenaires transportent de Libreville au Biafra une vingtaine de tonnes d'armes et de munitions de fabrication française et allemande. [...] Les avions sont pilotés par des équipages français et l'entretien est aussi assuré par des Français  . "

Le journaliste Michel Honorin a suivi des mercenaires au Biafra. Il achève de tirer le portrait d'une France semi-officielle surprise en plein délit de trafic d'armes. « De trois à six avions [arrivent] chaque soir au Biafra. [...] Une partie (p.146) des caisses, embarquées au Gabon, portent encore le drapeau tricolore et l'immatriculation du ministère français de la Guerre ou celle du contingent français en Côte-d'Ivoire . »

 

Il ne s'agit pas que d'armes légères. La France fournit à l' armée biafraise 20 automitrailleuses et 16 hélicoptères . En 1969, le pilote suédois Carl-Gustav von Rosen, qui mène des attaques aériennes pour le compte des sécessionnistes, ne cache pas la provenance de son escadrille : il dispose, indique-t-il au Monde , de cinq avions Saab « équipés pour le combat, sur une base aérienne militaire proche de Paris ».

Cet afflux d'armes, cette noria d'avions-cargos et cet appui aérien installèrent durablement la guerre civile, décuplant le nombre des victimes. Le soutien diplomatique apporté au Biafra par le général de Gaulle en personne contribua à faire échouer les négociations de paix d'Addis-Abeba, durant l'été 1968 : adossée à ce personnage prestigieux, l'intransigeance biafraise écarta, selon le New York Times, « la dernière chance de mettre un terme à un sanglant jeu militaire qui pourrait être un suicide pour les Biafrais». En 1969 encore, alors que Foccart, conscient de l'impasse, songeait à une relance des négociations, de Gaulle estimait « que le moment n'était pas venu, qu'il fallait aider les Biafrais à marquer des points sur le terrain, en sorte qu'ils puissent négocier en meilleure position».

 

L'appui diplomatique n'est qu'un élément, et pas le plus important, d'une campagne terriblement moderne, et à bien des égards prophétique, visant à capter la sympathie (p.147) internationale. D'un côté, la misère de plus en plus tragique causée par la prolongation de la guerre civile suscitait un sursaut de générosité incontestable - celui des premiers French doctors, qui deviendront Médecins sansfrontières -, de l'autre, une formidable intoxication médiatique et l'utilisation intensive du camouflage humanitaire aidaient à prolonger la guerre... Ralph Uwechue, délégué du Biafra à Paris parlait clairement d' une « conquête de l'opinion publique » française.

L'action psychologique fut conçue et menée, magistralement, par la société Markpress, basée à Genève . En dix-sept mois (de février 1968 à juin 1969), cette agence de publicité lança une série d'actions de presse dont l'édition abrégée comprend, en deux volumes, quelque 500 pages de textes, d' articles et de communiqués. Cette propagande permit aux thèses biafraises de tenir le haut du pavé, étouffant les arguments de Lagos. Le thème le plus martelé fut celui du «génocide » par la faim.

 

Pour y couper court, le gouvernement nigérian accepte, dès septembre 1968, qu'une équipe internationale de quatre observateurs, des officiers supérieurs canadien, suédois, polonais et anglais, vienne enquêter sur ces accusations. À l'unanimité, la commission conclut que « le terme de génocide est injustifié». En France, personne ne la croira. Personne ne signalera le traitement correct des prisonniers de guerre biafrais, ni des groupes ibos vivant dans les zones reconquises par l' année fédérale.

 

(p.148) La propagande développe aussi l'image d'une guerre de religion : une marée de musulmans s'apprêterait à exterminer 14 millions de chrétiens biafrais. On oublie que, sur quinze membres du Conseil exécutif fédéral de Lagos, neuf sont chrétiens, et que le clivage de départ ressortait plus d'une exacerbation ethnique que du fanatisme religieux; après la capitulation du Biafra, l' amnistie aussitôt proclamée par Lagos viendra contredire les prédictions de « génocide » encore répétées par Ojukwu depuis son premier exil ivoirien.

 

Chevaliers blancs des chrétiens affamés, les mercenaires sont pleinement réhabilités. Leur chef, Bob Denard, retrouve (p.149) une virginité perdue au service de Mobutu : elle resservira dans de futures aventures foccartiennes. La presse célèbre les exploits de ces baroudeurs, encadrant un peuple de résistants héroïques . C'est tout juste si elle ne leur confère pas l'aura des volontaires des Brigades internationales, trente ans plus tôt - bien que Franco fasse partie de la coalition pro-biafraise.

 

En France, une grande campagne de collecte de fonds. est lancée avec l'appui de la télévision publique, l'ORTF, et du gouvernement. Le présentateur sollicité reçoit 30 000 francs «pour galvaniser la générosité des Français en faveur du Biafra». Mais l'urgence humanitaire couvre le trafic d'armes. Significativement, à Paris, le Conseil des ministres du 12 juin 1968 a décidé simultanément l' embargo sur les armes et l'intensification de l'aide humanitaire. Le commandant Bachman, un officier suisse, déclare tranquillement à la Feuille d'Avis de Lausanne « être parti pour le Biafra sous le pavillon de la Croix-Rouge » et y avoir livré des armes.

Livraisons de vivres et de matériel de guerre sont intimement mêlées sous ce pavillon protecteur, et très rémunérateur (plus de 30 000 dollars par mois pour un chef de bord ) : (p.150) on fournit «pétoires et munitions en caisses de baby-food et lait concentré de la Croix-Rouge », raconte le docteur Ducroquet, un Foccartien de Libreville . L'opération est facilitée par une coïncidence : le délégué de la Croix-Rouge dans la capitale gabonaise n' est autre... que l' attaché militaire français, le colonel Merle.

 

Même l' Agence France-Presse l' admet, les avions-cargos chargés d'armes « atterrissent de nuit sur l'aérodrome d'Uliplus ou moins sous la protection des avions d'aide humanitaire».

Ce qui n'empêche pas ces derniers de se voir imposer des « droits d'atterrissage », qui serviront à acheter des armes ...

Laissons Jacques Foccart résumer la méthode employée, avec le détachement de l'age et d'une insensibilité raffinée :

« Les journalistes ont découvert la grande misère des Biafrais. C'est un bon sujet. L'opinion s'émeut et le public en demande plus. Nous facilitions bien entendu le transport des reporters et des équipes de télévision par des avions militaires jusqu'à Libreville et, de là, par les réseaux qui desservent le Biafra . »

 

Tout rapprochement avec la « couverture » d'événements survenus un quart de siècle plus tard, du côté de Goma, au début de l'été 1994, ne saurait procéder que d'esprits malpensants. En 1994, le convoyage passera plutôt par Bangui, les médias seront dirigés vers les colonnes de réfugiés hutus affluant vers les militaires français, au Kivu. (p.151) Et l'émotion de l'opinion face à l'épidémie de choléra enfouira l'horreur du génocide. En Afrique, la France des « coups tordus » sait admirablement mêler les logistiques de la guerre et de la compassion. Cela ne date pas d'hier (le Rwanda) : dès le Biafra, berceau de la révolte humanitaire française, nous avons été manipulés dans les grandes largeurs. S' en souvenir fait partie du devoir de mémoire.

 

 

7 TCHAD

 

(p.157) En mars 1963, un commissaire de police (français!) vient avec un détachement tchadien arrêter Outel Bono à son domicile. Un autre commissaire français, « Pierre », conseiller technique au ministère tchadien de l'Intérieur, pointe son  nez. L'interpellé est accusé de complot contre la sécurité extérieure de l'État et de tentative d'assassinat du chef de l'État. C'est l'époque de pseudo-complots similaires en Côte-. d'Ivoire, où le président Houphouët est également cerné de conseillers français. Un bon moyen de « faire le ménage ».Le commissaire Pierre a alourdi le dossier d'accusation : il a falsifié et post-daté (en 1963) les courriers qu' Outel Bono avait adressés en 1961 à de jeunes militants . Jugé par une « Cour de sûreté de l'État ", le médecin est condamné à mort en juillet 1963. Me Pierre Kaldor, son avocat français a, a été (p.158) arrêté au domicile des Bono par trois gendarmes français et interdit de plaider par un décret de circonstance, excluant opportunément tout défenseur « étranger ". Telle se maintient la présence française : une police inique, la force sans le droit.

 

(p.159) Au bout d'un an, les Bono sont autorisés à revenir à Fort-Lamy. Tombalbaye propose de nouveau à Outel Bono de devenir ministre. Nouveau refus. Le médecin veut continuer de soigner la population. À la fin de 1968, il finit par accepter le poste de directeur de la Santé.

Moins de six mois passent. En avril 1969, un groupe d'anciens militants étudiants de la FEANF a l'audace d'organiser une conférence sur la culture du coton - le pivot de l'économie néocoloniale dans le sud du pays. Cette culture de rente est entièrement contrôlée par la Cotontchad, filiale d'une société française, la CFDT (Compagnie française du textile). La rémunération des paysans producteurs est évidemment très faible. Outel Bono est invité à s'exprimer. On imagine qu'il ne bénit pas cette forme d'exploitation, au sens littéral. Il déplore la stagnation du prix d'achat du coton. Le lendemain soir, Bono et les organisateurs de la conférence sont arrêtés, pour offense au chef de l'État. Il faut dire que l'atmosphère politique est électrique : on est à un mois de l'élection présidentielle, et certains voudraient pousser Outel Bono, déjà très populaire, à se présenter. On le condamne à cinq ans de prison pour lui en ôter toute envie.

 

Mais cette fois la réaction des habitants de Fort-Lamy est plus vive. Après une série de  manifestations, Outel Bono est libéré en août 1969. Il reprend son poste de directeur de la Santé. En un peu moins de trois ans, il aura le « malheur » de  trop bien réussir : il multiplie les dispensaires à travers le pays, il parvient à enrayer une épidémie de choléra. Son aura est au zénith, tandis que celle de Tombalbaye continue de plonger.

Le colonel Camille Gourvenec, qui est depuis 1966 le conseiller très spécial de Tombalbaye (après un passage par la guerre d'Algérie), ne sait comment remonter la pente. Ce Franco-Tonkinois, marié à un professeur d' anglais, fait la pluie et le beau temps à Fort-Lamy. Il commande la garde (p.160) nationale. Surtout, il dirige le CCER (Centre de coordination et d' exploitation des renseignements), une officine de services secrets et de basses oeuvres policières, où l' on torture volontiers. Une sorte d' équivalent tchadien du Sédoc camerounais. Il y est secondé par le capitaine Pierre Galopin qui sera plus tard exécuté par le rebelle Hissène Habré, et par le gendarme Gélinon. Au titre de la coopération militaire franco-tchadienne.

(p.161) En février 1973, Djiguimbaye, directeur de la Banque de  développement du Tchad (après avoir été ministre du Plan), propose à Outel Bono de construire, en concertation avec plusieurs figures politiques tchadiennes - Adoum Hel Bongo, Saleh Kebzaboh, Julien Maraby, l'mbassadeur Toura Ngaba... -, une alternative politique au régime discrédité de Tombalbaye : le « Mouvement démocratique de rénovation tchadienne » (MDRT). Djiguimbaye, franc-maçon affilié à la Grande Loge nationale française (GLNF), profite d'un voyage à Paris pour présenter à Outel Bono son « frère » (p.162) Henri Il est difficile d'imaginer que Bono ne ]'ait pas compris, Bayonne est en réalité un officier des services secrets : il y a rang de colonel, après une longue carrière commencée à Londres, dans le BCRA (Bureau central de renseignement et d' action) gaulliste, et poursuivie sous différentes couvertures, dont celle d'intermédiaire en affaires et spécialiste en gisements de diamants; bref, une trajectoire typiquement foccartienne. Bono présume sans doute que l'affabilité de Bayonne témoigne d'un feu vert ou orange de la cellule africaine de l'Élysée, excédée par la versatilité et l'inefficacité de Tombalbaye. Ou il estime que sa cuillère est plus longue que celle du diable.

 

(p.164) Avec ses amis politiques, le docteur veut tenir une conférence de presse à Paris le mardi 28 août pour lancer officiellement le MDRT. Une rencontre préparatoire est prévue le dimanche 26 à 10 heures. Peu avant 9 h 30, Outel quitte l'appartement de la rue Sedaine. Il rejoint sa voiture, une DS Citroën, garée face au80, rue de la Roquette. Il s'installe au volant, pose son porte-documents à côté de lui, met la clef de contact et s'apprête à démarrer quand un homme ouvre brutalement la portière et l'abat de deux balles de revolver. L'homme s'enfuit en 2 CV, par une rue en sens interdit. La police arrive. Plusieurs témoins fournissent un signalement précis du meurtrier, qui attendait près de sa 2 CV quarante minutes au moins avant le crime.

(p.165)  À L'Isle-Adam, chez les Bayonne, un « frère » tchadien , procuré par l' ami Djiguimbaye, Jérôme Djimadoum, faisait office de serviteur non déclaré. Il a assisté aux six mois de relations Bayonne-Bono. Il manifeste une envie de parler. Il meurt d'une « diarrhée », moins d'un mois après le meurtre du docteur Bono.

 

Le porte-documents de ce dernier a disparu. L'appartement a été perquisitionné dès le 26 août, hors la présence de Nadine Bono. Tous les papiers du défunt ont été escamotés.

Dans son Canard déchaîné, Tombalbaye a cessé aussitôt d'attaquer Foccart. Il avait pourtant très mal pris le message codé du 28 juillet . « Lâchages ». Ce titre de l' article de Jeune Afrique évoquant l' avenir politique d'Outel Bono ne pouvait que signifier sa propre disgrâce. Via un numéro furibond de son Canard, il avait répliqué en menaçant Foccart de nouvelles révélations. L'assassinat d'Outel Bono donne le signal de la trêve.

 

Saisi du meurtre, le juge d'instruction Alain Bernard essaie de le faire passer pour un crime passionnel  tout comme, au même moment, il égare l' affaire des « p1ombiers » du Canard enchaîné (le périodique français, à ne pas confondre avec son ersatz tchadien). Il esquive les évidences que lui met sous le nez Me Kaldor. Il dilue tant et si bien l'enquête qu'il est promu procureur général à Bastia, un poste où il est recommandé de s'assoupir. Il sera remplacé par un collègue de la même veine artistique, le juge Pinsseau.

(p.166) Thierry Desjardin, du Figaro, découvre que l'assassin d'Outel Bono serait un certain Léon Hardy, ou Leonardi . Ce nom, en réalité un pseudonyme, suffit à la police pour remonter jusqu' au tenancier d'un bar d' Avignon, de son vrai nom Jacques Bocquel . C'est un séide du Sdece, et un ami de Gourvenec, comme l' attestent de nombreuses correspondances. Il avait monté en Centrafrique une police politique au service de Bokassa, dans le genre du CCER de Fort-Lamy. Il s'y mêlait aussi des oppositions et rébellions tchadiennes - tantôt les soutenant, tantôt

« interrogeant » leurs militants exilés. Brouillé avec Bokassa, il s'était fait expulser de Bangui au début de 1972. Arrêté à l'escale de Fort-Lamy par des policiers tchadiens soupçonneux, il avait été récupéré par la fine équipe de son ami, le Fouché de Tombalbaye. (p.167) Plus tard, interrogé par la police dans le cadre de l'affaire Bono, Bocquel ne cachera pas que Gourvenec lui a proposé plusieurs missions délicates, dont celle d' enlever le leader rebelle tchadien Abba Siddick. Si on le lui avait demandé, admet-il, il n' aurait pas hésité à abattre Outel Bono. Mais il nie l'avoir fait. Il n'est pas entendu par le juge d'instruction, et encore moins inculpé.

Pourtant, son dossier est accablant. Il possède une 2 CV à six glaces latérales, semblable à celle dans laquelle s'est enfui l' assassin. Son signalement correspond aux témoignages. Entendue, la serveuse de son bar témoigne que Bocquel a reçu la veille du crime un coup de téléphone qui l' a très perturbé, et qu'il est parti aussitôt. Elle-même a été priée de se faire voir ailleurs. Il est établi que, début 1974, Bocquel a soudain sorti 200000 francs pour acheter une villa.

 

Me Kaldor demande au juge d' instruction de trancher l'affaire en comparant les empreintes digitales de Bocquel avec celles, très lisibles, relevées le jour même sur les vitres de la DS d'Outel Bono (garée chez les Bayonne tout au long de l'instruction!). Le juge finit, en apparence, par céder à la partie civile : il fait comparer les empreintes, non à celles de Bocquel, mais à celles des policiers qui ont extrait Bono de la voiture ! Il refuse les confrontations décisives. Ses commissions d'enquête mettent jusqu'à plus d'un an pour parvenir à la police judiciaire, et leurs résultats plus de quatre ans à rentrer. Près de neuf ans après le meurtre, le juge Pinsseau rend un non-lieu, le 20 avril 1982.

 

Nadine Bono se pourvoit en appel, puis en cassation. Le procureur de la Cour de cassation produit un réquisitoire qui convainc totalement de la culpabilité de Bocquel... mais conclut au rejet du pourvoi. Ce qui est fait, le 6 décembre 1983. Le dossier est clos. Ultime mesquinerie : on demande à Nadine Bono de payer les frais de justice - au prétexte qu' elle n'a pas pu prouver qu'il s'agissait d'un assassinat !

 

Un (p.168) peu comme en Chine, où l’on demande aux familles des condamnés à mort de payer la balle de l’exécution…

(p.169) Un grief politique a pu servir de prétexte. L'hebdomadaire allemand Der Spiegel avait révélé un accord secret entre Paris et Tripoli : la France laisserait à la Libye la bande d' Aouzou. Cette zone désertique au nord du Tchad, revendiquée par Tripoli, paraissait dotée d'un très riche sous-sol. Les compagnies occidentales auraient préféré placer ce pactole sous la férule d'un Kadhafi plutôt que le laisser dormir en lisière d'un Tchad anarchique. Devant Bayonne, Outel Bono avait signifié sa ferme opposition à ce marchandage - un nouveau signe de son insuffisante flexibilité.

 

Le 15 janvier 1975, à N'Djamena (le nouveau nom de Fort-Lamy), le fantasque Tombalbaye fait arrêter Djiguimbaye et Mahamat Outmane, un entrepreneur qui fut en affaires avec Henri Bayonne pour des livraisons de fers à béton : on les accuse d' avoir, avec Bayonne, commandité l' assassinat d'Outel Bono ! Tombalbaye « cuisine " lui-même les deux prisonniers, qui en savaient sûrement beaucoup. Mais il est (p.170) bientôt renversé et tué dans un coup d'État, que Gourvenec a pour le moins laissé faire. Les deux accusés sont libérés.

 

En décembre 1973, peu après le dernier interrogatoire de son ami Jacques Bocquel, le colonel Gourvenec meurt d'une indigestion brutale après avoir mangé de la pâtisserie. Dans ses « mémoires », Foccart renie durement cet agent gênant. Si on l'en croit, le colonel aurait pu presque par hasard s'introduire auprès de Tombalbaye et occuper durant neuf ans une position aussi l' aval ni du Sdece, ni de la cellule africaine de . Foccart applique en cela la règle non écrite des services secrets : le pouvoir politique lâche ceux dont l' action, découverte, les dessert. On peut quand même rappeler cette règle à tous ceux dont le ton patelin des souvenirs foccartiens endormirait la vigilance.

 

 

8 BURKINA-FASO

 

(p.173) Le 15 octobre 1987, un commando attaque les bâtiments du Conseil de l'entente à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso - le « pays des hommes intègres ". Tel est le nom africain, d'une fierté modeste, qu'une révolution assez brève a donné depuis trois ans à un ex-territoire de l'Afrique occidentale française, la Haute-Volta. Haute par rapport à quoi, si ce n'est en référence désuète aux appellations fluviales des départements français ? Cette révolution est animée, portée, par un jeune capitaine de trente-huit ans, intègre et passionné, Thomas Sankara. Il a réuni son secrétariat dans ces bâtiments sans faste. Il travaille sans protocole  et sans guère de protection. Les assaillants, des soldats d'élite de l' armée burkinabé, viennent l' abattre. Ils tuent aussi sept de ses proches collaborateurs et son infime garde personnelle. Un médecin délivre le permis d'inhumer : Sankara, (p.174) « mort naturelle ». Son corps est enterré à la sauvette dans une tombe trop petite.

 

(p.180) En attendant, le nouveau pouvoir adopte un style conforme à son souci du bien public: Sankara roule en Renault 5 et vend toutes les limousines de l'État, (p.181) il impose à ses ministres le même train de vie modeste qu'il s'applique à lui-même. Il parle fréquemment en langue africaine  encore une incongruité en Françafrique. Et il instaure des modes de décision collective, qu'il préservera jusqu'à la fin.

(p.182) Dès 1984, le dictateur du Mali voisin, Moussa Traoré – un Françafricain cruel et richissime -, reçoit une grosse quantité d' armes. Le Burkina n' en a guère. Rien de tel pour donner l'envie d'une nouvelle guerre, au prétexte d'un litige frontalier pourtant en voie d'arbitrage. Sankara résiste tant qu'il peut aux provocations mais, minoritaire au sein des instances burkinabé, il doit consentir à un bref conflit fratricide . Le pays et la révolution tiennent le choc.

 

Contre l'intrus Sankara, Houphouët crée une quatrième région militaire dans le nord du pays' à proximité du Burkina. La Côte-d'Ivoire, rappelons-le, est liée à la France par un accord de défense : l'armée ivoirienne est quasiment un corps supplétif de son homologue française, qui la tient en étroite tutelle. Sankara ne cesse de fustiger l'impérialisme et ses relais locaux : Houphouët ne peut pas ne pas se sentir visé. Et l'idéalisme de la révolution burkinabé séduit la jeunesse ivoirienne.

 

(p.183)  Malgré une brève réconciliation en février 1985, les escarmouches se multiplient entre Houphouët et Sankara. En septembre 1985, le second claque la porte du Conseil de l'Entente : ce regroupement régional des ex-colonies francophones, sous la houlette d'Houphouët, est depuis deux décennies l' apanage du Président ivoirien. Sankara accuse ce rassemblement, d' « origine réactionnaire, droitière, conservatrice, arrière-gardiste », d'être un instrument de la « stratégie néocoloniale française ». Les autres chefs d'État du Conseil de l'Entente sont désignés comme « des alliés locaux de l'impérialisme qui gambadent de sommet folklore en sommet folklore à la recherche d'un soutien moral et logistique  ». C' est ce qui s' appelle secouer le cocotier !

 

(p.184) Le président togolais Eyadéma se situe d'emblée, on l'imagine, dans le camp anti-sankariste. Au fil des années, il est devenu très proche du vieil Houphouët, qui songe à lui léguer la gérance régionale des intérêts françafricains. L'hostilité du général togolais contre le capitaine burkinabé s' exacerbe quand, le 23 septembre 1986, un commando de soixante-dix hommes venus du Ghana tente de renverser son régime :

Eyadéma accuse son voisin révolutionnaire d' avoir formé et encadré les assaillants, et dénonce l'intervention imminente de deux cents parachutistes burkinabé. Selon Foccart, c'est une affabulation . L'épisode reste confus. La préparation d'une telle attaque ne pouvait échapper aux services français, et il était inévitable que Paris envoie des troupes pour maintenir son pion togolais. Ce qui advint.

 

Eyadéma est le premier à reconnaître le régime installé par les assassins de Sankara, dès le surlendemain du coup d’Etat. Deux mois après, il réserve un accueil grandiose à Compaoré en visite au Togo. À la grande satisfaction de leur ami commun, le ministre français de l'Intérieur Charles Pasqua.

À Paris, en mars 1986, Jacques Foccart est revenu dans les coulisses du pouvoir, aux côtés du Premier ministre de cohabitation Jacques Chirac. Les deux hommes, à peine installés à Matignon, se sont (p.185) précipités chez Houphouët, à Yamassoukro, pour bétonner la Françafrique.

 

 

9 France PRO-APARTHEID

 

(p.190) La première cohabitation (1986-1988) restera dans les mémoires comme la belle époque de la Françafrique. Le réseau Mitterrand brasse à plein régime, grâce à ses poissons-pilotes : le fils du Président, Jean-Christophe, qui a reçu en bénéfice la cellule Afrique de l'Elysée, son ami Jeanny Lorgeoux  et le conseiller de l'ombre François de Grossouvre.

Le réseau Pasqua se déploie, autour du nouveau ministre de l'Intérieur et de son fils, Pierre. Jacques Foccart s'est installé en face de Matignon, près de Jacques Chirac. Les affaires souterraines marchent fort entre les deux continents. Jusqu' en Afrique du Sud, où les émissaires françafricains vont littéralement au charbon.

 

Le régime sud-africain, qui continue d'imposer l' apartheid, est l'objet d'une réprobation universelle et d'un boycott international. Côté réprobation, Foccart et Houphouët s'activent depuis seize ans déjà à réinsérer politiquement leurs amis de Pretoria, qui furent leurs alliés durant la guerre du Biafra; le président Pieter Botha, leur grand homme, a été invité en (p.192) France à la fin de 1986 . Côté boycott, la France des réseaux est la championne des contournements en tous genres : importations clandestines de charbon (via la Belgique, notamment. La France se met à raffoler du charbon « belge ».), coopération dans le nucléaire, trafics d' armes, etc.

Le Parti socialiste et la droite ont chacun leur « Monsieur Afrique du Sud ", Jeanny Lorgeoux et Jean-Yves Ollivier - devenus forcément amis. Comme par hasard, tous deux ont été administrateurs d'une filiale de Charbonnages de France et se sont investis dans le négoce charbonnier. Jeanny Lorgeoux s' entremet volontiers pour Alsthom, lourdement engagée dans le nucléaire sud-africain,. Le journaliste Yves Loiseau impute à Jean-Yves Ollivier un coup plus audacieux entre Téhéran, Pretoria et Paris : l' échange de  pétrole contre des armes, sur fond de prise d' otages au Liban. On aurait apaisé les exigences des mollahs en dépannant le régime d'apartheid! Acheteur théorique du pétrole destiné à l'Afrique du sud, l'archipel des Comores aurait servi de support à ce « grand troc  ".

 

Les mercenaires de Bob Denard gardent ces îles de l'océan Indien, devenues la base avancée des opérations occultes franco-sud-africaines : ventes et achats d' armes, circuits financiers abrités par les casinos ou l'hôtellerie, guérillas diverses contre les régimes anti-apartheid, dont le Mozambique voisin. Assez naturellement, une forte proportion des affairistes et aventuriers français mêlés à ces opérations sont issus des diverses chapelles de l' extrême droite française.

(p.193) À Paris, il /Nelson mandela/ a délégué une ancienne enseignante du Cap, Dulcie September. Dans un pays, la France, beaucoup moins mobilisé que d'autres par le combat contre l'apartheid , l'aura médiatique de la déléguée de l'ANC ne peut être que limitée. Cela convient tout à fait à cette militante, accoutumée à diffuser ses idées auprès de ses semblables, les citoyens ordinaires. C'est une femme de conviction, que la ségrégation éducative a révoltée. Surtout, c' est quelqu'un d'obstiné, qui n'admet pas les infractions au boycott et qui a décidé de leur faire la chasse...

 

Au printemps 1986, l'ANC a déménagé son bureau parisien dans un immeuble du Xe arrondissement, 28, rue des Petites-Écuries, au quatrième étage. Le même jour, sur le même palier, s'est installée une petite société, Sport Eco, éditrice d'un lettre bimensuelle sur l' économie du sport. Coïncidence ? Son rédacteur en chef, Pierre Cazeel, est un ancien reporter de Radio-France, spécialiste de l' Afrique du Sud. Il a réalisé un long reportage sur l' attentat à la bombe, qui a saccagé en 1982 le bureau londonien de l' ANC. Sans savoir tout cela, Dulcie September se méfie de ce voisin : elle a l'impression qu'il l' observe. Mais qu'y faire, à part surveiller jalousement l' arrivée du courrier ?

 

(p.194) Dulcie September, d'ailleurs, a d'autres soucis en tête. Elle recueille des informations sur les complicités dont bénéficie le régime d'apartheid. Via une source militaire, elle en sait davantage sur les trafics d'armes entre Paris et Pretoria. Elle juge ces renseignements très importants. Elle n'est sans doute pas la seule de cet avis, mais ceux qui le partagent ne sont pas ses amis. Plusieurs fois, au début de 1988, elle téléphone à son supérieur londonien, Aziz Pahad : elle lui demande de venir la voir à Paris; elle ne lui en dit pas plus sur ses découvertes, mais Pahad a l'impression qu'elles touchent au nucléaire. Dulcie Septemberjoint à Oslo un responsable de la Campagne mondiale contre la collaboration militaire et nucléaire avec l' Afrique du Sud, Abdul Minty. Elle lui annonce un envoi de documents... qui n' arrivera jamais. Relevons au passage l'extrait d'un article de Vincent Hugeux, paru dix ans plus tard dans L'Express : parmi les raisons de l'engagement français dans le camp du génocide rwandais, il signale la piste de « la "dette" contractée envers Kigali pour son rôle de transit docile lors de livraisons secrètes d'armements destinés à l'Afrique du Sud de l'apartheid. [...] La commande aurait porté [...] sur de l'équipement nucléaire ».

 

Dulcie September déclare à son chef Pahad qu' elle se sent menacée. À l' autre bout du fil, celui-ci trouve « paranoïde » l'insistance inquiète de son interlocutrice. Il ne donne pas suite. Dulcie September demande au gouvernement français de lui accorder une protection policière. Bien que le représentant de l'ANC à Bruxelles vienne d'échapper à un attentat, le ministère de l'Intérieur refuse de protéger la déléguée parisienne.

 

(p.195) Selon « La Lettre de l’océan indien » (07/04/1988), Jean-Dominique Taousson, journaliste de profession, ancien activiste de l’OAS recyclé dans le réseau Pasqua, toujours rédacteur en chef du « Courrier austral parlementaire », l’organe du lobby pro-Pretoria,  « aurait donné l’ordre aux services compétents de ne pas renouveler le titre de séjour en France de Dulcie September, qui arrivait à échéance en octobre 1897 ». mais la déléguée de l’ANC (p.196) réussit à contourner cette instruction en passant par la préfecture de Seine-Saint-Denis. Cet épisode, démenti bien sûr par le ministère de l'Intérieur, se situe en pleines grandes manoeuvres.

Vers la fin de l' année 1987, des échafaudages recouvrent les façades de l'immeuble qui abrite l'ANC : un chantier de ravalement commence. Durant trois mois, ce ne seront qu' allées et venues dans les étages, les escaliers et les couloirs, bruits de raclages et de seaux. Le patron de l'entreprise de peinture insiste pour obtenir la clef du bureau de l'ANC, ce que Dulcie September refuse. Stéphane, un jeune ouvrier, vient souvent bavarder avec elle. Il fait mine de s'intéresser à la cause de l' ANC. Ses collègues en sont passablement étonnés, vu les opinions d'extrême droite qu'il affiche auprès d'eux. Un ami de Stéphane, Daniel, travaille aussi sur le chantier. Ou plutôt il bricole : manifestement, il ne connaît pas grand-chose du métier.

 

(p.197) Le 29 mars 1988, Daniel et Stéphane sont étrangement seuls. Un seul autre ouvrier est à la tâche, loin du quatrième étage. On a demandé au contremaître, ce qui ne lui est encore jamais arrivé, d'aller donner un coup de main sur un autre chantier. Dulcie September est assassinée de cinq balles, tirées de face, sur le palier. L'accoutumance est telle aux bruits du chantier que personne dans l'immeuble ne prête attention aux coups de feu. Durant une demi-heure, jusqu'à l'arrivée de la police, Pierre Cazeel reste seul près du corps de la victime. Le courrier du jour et le sac à main de Dulcie semblent, d'après ses amis, avoir été fouillés.

 

L'enquête s'enlise rapidement. Pour la majeure partie de la presse, Dulcie September a été tuée par un commando sud-africain, aussitôt reparti . (Pourtant, François Mitterrand comme Jacques Chirac – le duo cohabitationniste – n’envisagent pas un instant de rompre les relations diplomatiques avec Pretoria). D'avance, la police se voit accusée de ne rien trouver. De bonnes âmes lui suggèrent une série de fausses pistes , où elle prend le temps de s'égarer. La (p.198) société Sport Eco a quitté l'immeuble de l'ANC peu après le meurtre. Selon les peintres de l'entreprise de ravalement, leur « collègue » Daniel est parti pour la Suisse, dont il avait le passeport...

 

Plus grand monde ne s'intéresse à l' assassinat de Dulcie, simple victime en apparence de règlements de compte « interafricains ». Sauf quelques Néerlandais, dont la journaliste Evelyn Groenink. Elle a repéré des bizarreries, sur Sport Eco en particulier. Venue à Paris, elle s' en ouvre à un confrère, Hervé Delouche, qui s' enthousiasme pour son investigation. Il la présente à l'équipe du mensuel qu'il vient de rejoindre, J'accuse. Ce périodique en cours de lancement affiche un objectif téméraire : enquêter sur les scandales du gouvernement et des services secrets. Le rédacteur en chef, De Bonis, et son adjoint Michel Briganti se montrent aussi emballés que Delouche. Evelyn Groenink reçoit une confortable avance pour l'exclusivité du reportage qu' elle prépare. En prime, on lui offre le plus beau bureau, et trois assistants. La journaliste va pouvoir chercher à loisir, et tenir en haleine la rédaction de J'accuse sur la progression de son enquête.

 

Le rôle de plusieurs sociétés françaises (Sport Eco, l'entreprise de ravalement) s'avère de plus en plus étrange. Subitement, on prie Evelyn Groenink d'arrêter les frais et de rentrer à Amsterdam. On lui promet une publication qui ne viendra jamais. J'accuse, d' ailleurs, ne connaîtra qu'une existence éphémère...

 

La journaliste tente vainement de partager ses découvertes avec la Brigade criminelle. Elle est accueillie par des visages consternés, mutiques. Seul un jeune inspecteur finit par lui lancer . « Vous ne pensez tout de même pas que nous allons arrêter nos propres collègues ? »

(p.201) D' aucuns objectent encore que « Dulcie September a été tuée parce qu'elle constituait une cible plus facile que d'autres représentants de l'ANC mieux protégés  ". supposer que ce fût le cas, pourquoi la cible était-elle si facile ? Parce que la Françafrique était la meilleure alliée du régime de l'apartheid, dont Dulcie September était l' ennemie! Accueillir à Paris le bureau de l'ANC ne valait pas protection diplomatique - des manières que les réseaux ont toujours méprisées, d' ailleurs.

 

Qu'avait donc découvert Dulcie September? Un lourd secret touchant au nucléaire ? Ou peut-être rien d' autre que ce que connaissaient déjà tous les milieux bien informés : la massive collaboration franco-sud-africaine, gauche mitterrandienne et droite confondues. Mais il ne fallait surtout pas que l' indignation militante fasse déborder l' information au-delà du microcosme des initiés. Car alors tout le discours hypocritement bienveillant envers les Noirs africains eût été dévalué. Le cynisme eût apparu sans masque, dans une nudité insupportable.

 

10 LIBERIA

 

(p.202) Presque vingt ans après le Biafra, on retrouve en 1989 le zélé foccartien Mauricheau-Beaupré au secours d'une autre terrible guerre civile : l'invasion du Liberia par les milices de Initial est le même qu'au Biafra : Charles Taylor . L'objectif initial est le même qu’au Biafra :  tailler des croupières aux « Anglo-Saxons " -  les Américains en l' occurrence, « protecteurs" d'un pays fondé par leurs anciens esclaves, et les Africains anglophones du trop puissant Nigeria. L'objet du conflit n'est pas nouveau : en 1904 déjà, Ernest Roume, gouverneur général de l'Afrique occidentale française, avait profité des incursions des guerriers kissis pour intervenir au Liberia et tenter de l'annexer . Abidjan et Lagos, les mégapoles ivoirienne et nigériane, guignent toutes deux les énormes ressources naturelles du Liberia. Toutes deux s'Intéressent au potentiel mafieux de la capitale libérienne - le port franc de Monrovia, avec ses pavillons de complaisance, ses entrepôts de contrebande et ses commodités pour le blanchiment de narco-dollars .

 

(p.203) Contre le Nigeria, le tandem Foccart-Houphouët et la galaxie françafricaine tiennent leur revanche de la faillite biafraise. Une revanche commerciale d' abord, par l' avantage donné aux réseaux libano-ivoiriens (très influents à Paris) sur leurs rivaux nigérians dans le contrôle de l'or, du bois, des pierres précieuses et des trafics locaux. Une revanche militaire aussi, par la mise en échec de la force d'intervention interafricaine EcoMoG, à dominante nigériane.

Comme champ de tir, le Liberia remplace le Biafra. Le Burkina de Blaise Compaoré se substitue au Gabon d'Omar Bongo comme premier associé du tandem Foccart-Houphouët.

 

La Libye se montre curieusement coopérative. Le réseau mitterrandien pointe son nez. Tous ces jeux d'intérêts prolongent durant six années le massacre : au minimum 150.000 civils (1990-1996). Qui parmi les millions de téléspectateurs français s' émouvant au spectacle des enfants libériens faméliques, s'alarmant de la prolifération des drogués de la kalachnikov, savait que les réseaux françafricains étaient derrière cet abominable conflit? Des centaines de milliers de personnes ont répondu généreusement aux sollicitations des associations humanitaires. françaises engagées au Liberia. Leur argent tentait vainement d' éteindre l'incendie qu' attisaient des pyromanes français, que nourrissaient des trafics français. Qui s'en doutait parmi ces donateurs* ? Autre crime enfoui, autre exploration salutaire - même si c'est la plus ardue, en raison de la multiplicité des acteurs, de la complexité des stratégies et de leurs dimensions occultes .

 

(* Fabrice Weissman, de la Fondation Médecins sans frontières, admet cependant l' «implication discrète " de la France « au travers de divers acteurs économiques » dans un article paru à la fin de la guerre civile (Liberia : Derrière le chaos, crises et interventions internationales, in Relations internationales et stratégiques, n° 23, automne 1997).

(p.205) Le Liberia passe pour être le seul pays d' Afrique, avec l'Éthiopie, à n'avoir pas été colonisé. Certes, les Blancs n'y ont jamais détenu officiellement le pouvoir. Mais la contrée a été colonisée à partir de 1822 par des Noirs affranchis venus d'Amérique, cherchant à faire de la « côte des Graines " un pays où la liberté serait exemplaire : le « Liberia". Le nom même de la capitale, Monrovia, vient de Monroe - un président américain opposé à l'esclavage. Cette colonisation ne se fit pas sans violence. Le clivage a subsisté entre les élites côtières descendant des affranchis américains et les populations de l'arrière-pays - entre métis américano-libériens et natives . 

 

(p.210) Non sans quelques concessions au Nigeria, Taylor et ses sponsors françafricains se sont donc emparés d'un Liberia exsangue, après sept ans de sévices. Comment? Les armes (p.211) n'ont jamais manqué, ni les trafics permettant de les acheter . les réseaux et lobbies français s'y sont mêlés. La Côte-d'Ivoire houphouëtienne, le Burkina normalisé et la Libye américanophobe ont assuré un appui indéfectible, vital même dans le cas ivoirien, avec la garantie d'une base arrière. Taylor et Cie ont surenchéri dans la nuisance en étendant la guerre civile au Sierra Leone. Ils ont écoeuré le gendarme EcoMoG et, profitant de ses point faibles, ont poussé à un armistice l'ennemi régional, le Nigeria. Aperçus de cette sombre histoire.

 

Il en a vite les moyens. Dès 1990 reprennent les exportations de l'un des meilleurs minerais de fer du monde, celui des monts Nimba, avec entre autres clients la Sollac, filiale du groupe sidérurgique français Usinor - pour 750 000 tonnes et 11,5 millions de dollars en 1991. L'argent allait à des proches de Taylor, dans le consortium AMCL. En mars 1993, la perte du port de Buchanan compromet cette ressource. Mais au début de 1994 un organisme parapublic français, le BRGM (Bureau de recherche géologique et minière), s'associe à l'AMCL pour un énorme projet : l'exploitation, via le Liberia, du prodigieux gisement de fer guinéen de Mifergui (4 milliards de tonnes de réserves), guigné par les Nigérians .

 

(p.219) L'engagement libyen en faveur de Taylor (entraînement et armes) repose en partie sur des considérations plus politiques : la double hostilité de Kadhafi contre les États-Unis et le Nigeria. C' est un bonus aux yeux de la Françafrique. On ne s'étonnera donc pas qu'elle ait tissé des liens méconnus avec le régime libyen. Le Nigeria, principale puissance régionale, est ressenti par Kadhafi comme un obstacle à ses constantes ambitions. Le retrait des Américains n'a pas permis à Kadhafi, comme il en avait l'intention, de profiter du conflit libérien pour leur mettre le nez dans la boue - en restant poli. Par contre, l'implication du Nigeria dans l'EcoMoG offrait l'occasion de régler des comptes à ce grand rival. Le passif va d'ailleurs s'alourdir en décembre 1990 lorsque le Nigeria recueillera une sorte de légion anti-Kadhafi : installée jusque-là au Tchad, elle en a été évacuée par les Américains lorsque le général pro-libyen Déby, propulsé par la DGSE, a pris le pouvoir à N'Djamena .

 

Mais l'engagement de la Libye dans le camp françafricain ne tient pas qu'à une conjonction d'objectifs stratégiques.

Parmi les artisans de connexions plus souterraines, il faut (p.220) mentionner l'homme d'affaires comorien Saïd Hilali. Ce pivot des relations franco-comoriennes vit en France, mais a beaucoup investi dans son pays avec les groupes sud-africains. Très introduit en Libye, il fut en 1995, avec son partenaire français Jean-Yves Ollivier, l'un des tireurs de ficelles d'une opération conjointe Paris-Tripoli-Pretoria : la mise sur la touche du président comorien Saïd Mohamed Djohar, qui avait cessé de plaire. Renversé par Bob Denard, Djohar a été remplacé « démocratiquement » par le candidat commun aux trois capitales, Mohamed Taki. L'affaire a bénéficié des sollicitudes, conjointes ou successives, d'une série de figures du RPR : Jean-François Charrier (vieux grognard des réseaux basé à la mairie de Paris), le député pasquaïen Jean-Jacques Guillet, Fernand Wibaux et Robert Bourgi (les duettistes foccartiens de la cellule africaine bis, au 14, rue de l'Élysée), le ministre Jacques Godfrain, etc. L'Événement dujeudi ajoute : « La Libye et la nébuleuse gaulliste ont des projets communs aux Comores. L'un d'eux est la création d'unpôle bancaire off-shore, où les gains de toutes sortes d'opérations pourraient être recyclés ." Si la nébuleuse gaulliste et la Libye en sont à mijoter un pôle de recyclage commun de profits non déclarables, c' est que leur complicité est vraiment très établie. Les manoeuvres communes autour du Liberia ne sont donc pas accidentelles, elles n' ont pu que conforter d' anciennes connivences.

 

(p.221) Pour augmenter le chaos qui leur profitait tant, Taylor et ses amis ont réussi l' exploit d' exporter la guerre civile dans le voisin occidental du Liberia, le Sierra Leone - encore un pays anglophone, comme son nom ne l'indique pas. Dès mars 1991, le NPFL y fait des raids. Il faut dire que le président sierra-léonais est alors un ami de feu Samuel Doe, le général  Joseph Momoh. Taylor parvient un moment à contrô1er l'est du pays. Mais il comprend très vite qu'il lui faut un prête-nom local. Il pousse l'un de ses combattants, le caporal sierra-léonais dissident Foday Sankoh - une sorte d' associé étranger  dans l' entreprise NPFL - à créer sa propre rébellion, le RUF (Revolutionary United Front). Sous cette bannière « sierra-léonaise », des employés détachés par la maison-mère NPFL plus aisément mettre à sac, à feu et à sang le Sierra Leone : un pays riche en diamants, qui est aussi la base logistique du gendarme EcoMoG, coincé à Monrovia. Cette extension stratégique a un avantage supplémentaire : elle permet à Taylor de poursuivre ses opérations sur un autre territoire lorsqu'il lui arrive, au Liberia, de signer une trêve ou un arrêt des achats d'armes.

  

11 LIBERIA , SIERRA LEONE

 

(p.222) Coût de cette tentative d'OPA de la firme Taylor sur un second pays : des dizaines de milliers de morts, 400 000 affamés derrière les lignes rebelles, et 500 000 réfugiés ou déplacés. Après le Liberia, c'est le Sierra Leone qui va être ruiné - devenant en 1994 le pays le plus pauvre du monde. Mais le groupe NPFL-RUF peut contrôler en mai 1991 les gisements diamantifères sierra-léonais de Tongo Fields. La communauté libanaise du Sierra Leone lui consent aussitôt un don important.

(p.225) Entre-temps, sous la botte du général Sani Abacha, le Nigeria s'est enfoncé dans la dictature. Sur fond d'exploitation pétrolière sauvage, la pendaison en 1995 du leader des populations Ogoni, Ken Saro-Wiwa, et de ses compagnons, a suscité une telle réprobation que le régime a été mis à l'index du Commonwealth. Choyé par Elf, le dictateur s' est cherché de nouveaux amis. Il a participé au sommet franco-africain de Ouagadougou, les 6 et 7 décembre 1996. Jacques Chirac a été le premier chef d'Etat occidental à le rencontrer depuis l'exécution des chefs Ogoni. Le général Abacha a fait transférer de Londres à Paris le siège européen de la société nationale des pétroles nigérians, la NNPC - un must de la corruption . Et il ne tarit plus d'éloges sur l'attitude française envers l'Afrique, «profondément enracinée » dans un respect et un intérêt mutuels ... Il est des éloges moins funèbres.

 

Cet accès de francophilie musclée va de pair avec le retour au premier plan de l'ancien président du « Biafra », l'ex-colonel Emeka Ojukwu. Leader imposé aux populations du Sud-

Est nigérian, il a été le principal concepteur, en 1994, du programme politique du général Abacha. En 1996, son fastueux (re) mariage dans la capitale fédérale Abuja a été sponsorisé par le gouvernement fédéral. Puis il a entrepris une tournée mondiale de promotion de la junte nigériane. La gestion militaire des affaires pétrolières lui semble toujours la meilleure. Un point de vue entièrement partagé par Elf et l'état-major français.

 

 

12 SOUDAN

 

(p.236) En France, l'alliance avec le peu recommandable régime soudanais fut révélée en août 1994, à l'occasion de la livraison par Khartoum de l' ancien terroriste Carlos. La presse publia alors les éléments du deal conclu, sous le Couvert de Charles Pasqua, par son « chargé de mission " Jean-Charles Marchiani et par celui qui, à l'époque, jouait les proconsuls en Afrique centrale, le colonel Jean-Claude Mantion : on les a exposés plus haut. Si l'on finit par tant en savoir sur ces peu avouables relations franco-soudanaises, c' est que s'y mêle une guerre des services : la DST, vouée en principe à la « sûreté du territoire » français, y a, au prétexte de l'islamisme, déployé un activisme débordant, marchant allègrement sur les pieds de la DGSE. Elle a notamment inspiré la réorganisation de la Sécurité générale soudanaise. Elle a veillé à faire équiper la Sécurité extérieure d'un matériel français de communication et d' écoutes téléphoniques . Nous retrouverons plus loin la DST - décidément à l'écoute de cette région du monde -, à propos des mercenaires.

 

Signalons enfin que les sympathies françafricaines envers le pouvoir soudanais ne sont pas étrangères au fait Washington l'a pris en grippe. Les États-Unis lui reproche son soutien au terrorisme jusque sur le sol américain et ses manoeuvres de déstabilisation chez ses nombreux voisins, par guérillas interposées. Ils ont fait du renversement de ce régime leur objectif prioritaire en Afrique de l'Est . Ils ne se cachent pas d' armer l'opposition soudanaise, via l'Érythrée, l'Éthiopie et l'Ouganda - qui répliquent ainsi aux guérillas islamistes soutenues par Khartoum.

  

13 CONGO-ZAÏRE, RWANDA

(p.244-245) Dès septembre 1994, un autre journaliste, Simon Malley, avait parfaitement situé les deux variantes du jeu français contre Kigali. Paver la voie de la reconquête du Rwanda par le Hutu Power, ou s'engager plus concrètement à ses côtés :

« Le problème essentiel en ce qui concerne l'avenir à court et moyen terme de la situation au Rwanda est bien de savoir ce que veut Paris, ce qu'il souhaite, quel jeu il joue. En fait, si la classe politique actuellement au pouvoir est divisée, ses objectifs sont identiques. Une forte tendance se dessine en faveur d'un pourrissement maximum de la situation rwandaise. Cela permettrait le retour des forces de l'ancien gouvernement et un partage du pouvoir sous une forme ou une autre [.../, éventualité que rejettent catégoriquement les dirigeants hutus et tutsis du FPR, qui ne sauraient cohabiter avec les massacreurs d'un million de Rwandais.

 

« Une autre tendance, encore plus radicale, pense que le gouvernement devrait considérer le Zaïre comme base arrière permettant aux FAR de se réorganiser, de s'entraîner avec le concours de la garde présidentielle de Mobutu (et, pourquoi pas, avec des instructeurs français), de s'armer et de se refinancer afin d'envahir le Rwanda ou de provoquer les forces du FPR, de telle sorte qu'une riposte de ces dernières contre les bases des FAR au Zaïre pourrait ouvrir la voie à une reconquête du pouvoir à Kigali par les FAR et leurs alliés. Les milliards de francs qu'un tel plan pourrait coûter ne seraient-ils pas compensés par le retour du Rwanda dans le giron français  ? »

Paris a effectivement oscillé entre les deux attitudes : tout en misant sur le pourrissement de la situation provoqué par la présence d'un million de réfugiés partiellement militarisés aux portes du Rwanda, la France a aidé indirectement le Hutu Power, par Mobutu interposé - certains réseaux n'hésitant pas à l'aider plus directement. Le rapport publié en mai 1995 par Human Rights Watch (HRW)  était déjà édifiant. L'engagement franco-zaïrois aux côtés du Hutu Power ne (p.246) s'est pas arrêté aux livraisons françaises d'artillerie, de mitrailleuses, de fusils d'assaut et de munitions aux génocideurs en action, en mai-juin 1994 :

« Pendant la durée de l'opération Turquoise [23 juin-22 août 1994], les FAR ont continué de recevoir des armes à l'intérieur de la zone sous contrôle français, via l'aéroport de Goma. Des soldats zaïrois, alors déployés à Goma, ont aidé au transfert de ces armes par-delà la frontière. [...] « Les forces françaises ont laissé derrière elles au moins une cache d'armes dans la ville rwandaise de Kamembé, dans la zone [Turquoise] [...]. « Selon des officiels de l'ONU, les militaires français ont emmené par avion des chefs militaires de premier plan, dont le colonel Théoneste Bagosora et le chef des milices Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que des troupes d'élite des ex-FAR et des milices : une série de vols au départ de Goma les a menés vers des destinations non identifiées, entre juillet et septembre 1994.

« Selon des témoignages recueillis par HRW, des militaires et des miliciens hutus ont continué de recevoir un entraînement militaire dans une base militaire française en Centrafrique après la défaite des FAR. HRW a appris de leaders hutus qu' au moins en une occasion, entre le 16 et le 18 octobre 1994, des membres des milices rwandaises et burundaises ont voyagé sur un vol d' Air-Cameroun de Nairobi à Bangui, capitale de la Centrafrique (via Douala au Cameroun), pour y être entraînés par des militaires français. [...]

« Des compagnies d'avions-cargos [...], enregistrées ou basées au Zaïre, ont transporté la plupart des armes fournies secrètement [.../. Ces compagnies opèrent sous contrat avec des officiels du gouvernement zaïrois et des officiers de haut rang des FAZ (Forces armées zaïroises), habituellement (p.247) alliés au président Mobutu. Elles ont transporté les armes de plusieurs points d'Europe ou d' Afrique . »

 

Amnesty International a confirmé la poursuite des livraisons d'armes au Hutu Power, via Goma" une fois par semaine  - les mardi à 23 h locales [...], jusqu'à la mi-mai 1995". En  janvier et juin 1996, deux avions-cargos russes, trop lourdement chargés, se sont écrasés au décollage de Kinshasa : ils participaient à la livraison de matériel militaire . Pour les  enquêteurs des Nations unies, l'aéroport de Kinshasa était la « plate-forme " de l'approvisionnement en armes des ex-FAR, organisé à partir du Kenya .

 

De plus, l' ex-armée d'Habyarimana gardait la disposition d'une partie des armements (blindés AML 60 et AML 90, véhicules dotés de mortiers de 120 millimètres, armes anti-aériennes, lance-roquettes, obusiers, camions militaires,.etc.) que les forces françaises de Turquoise leur avaient permis de sortir du Rwanda  (l'autre partie a été revendue par des officiers zaïrois).

(p.248) La France a conservé des contacts avec le général Augustin Bizimungu, le chef d'état-major - inchangé - des ex-FAR.

Selon plusieurs diplomates, il a été reçu à Paris début septembre 19951. Un vice-consul honoraire français l'aurait encore rencontré vers la fin de l'été 1996, au camp de réfugiés de Mugunga .

C'est là que seront retrouvées, dans un bus, les archives de l'état-major du Hutu Power. On y a découvert des factures et bordereaux de livraison de l'entreprise Luchaire - une filiale du groupe public français GIAT. Selon l'institut anversois Ipis, la Fabrique nationale belge d'Herstal aurait livré quelque  500 kalachnikovs chinoises et roumaines aux ex-FAR. Son actionnaire majoritaire n'est autre que le GIAT...

 

L'avalanche d'informations et de présomptions devenait telle, en novembre 1996, que Le Monde n'y tint plus. Soutenant alors fortement le projet français d'une intervention  militaire internationale, il crut bon de préciser dans un éditorial. « La France doit [...] diligenter une enquête pour dissiper enfin les graves soupçons pesant sur elle. C'est à ce prix qu'elle peut prétendre intervenir à nouveau en toute neutralité dans la région des Grands Lacs. » Ce prix n'a pas été payé. Le réarmement dans les camps de réfugiés rwandais du Kivu a permis de rendre opérationnels au moins dix-sept mille hommes, sous le commandement des généraux Augustin Bizimungu et Gratien Kabiligi : une machine à bouffer du Tutsi. Mi-mars 1997, ces tirailleurs de la Françafrique seront six mille à se battre en première ligne pour la défense de Kisangani .

(p.249) Après son élection en mai 1995, Jacques Chirac avait tergiversé sur la conduite à tenir dans la région des Grands Lacs africains : le temps qu'en matière de relations franco-africaines la ligne Foccart balaye la ligne réformatrice d' Alain Juppé . C'est fait en juillet 1995. Jacques Chirac choisit, en Afrique centrale, de chausser les bottes de son prédécesseur, astiquées par la hiérarchie militaire. De même, il laisse le lobby militaro-africaniste continuer de choyer la junte soudanaise, après une velléité de prise de distance . L'alliance France-Zaïre-Soudan-Hutu Power peut donc prospérer. Le régime islamiste de Khartoum affiche sa volonté d' expansion en direction des réfugiés rwandais, venus d'un pays où la population musulmane a nettement augmenté depuis un siècle. Dès la fin de l'été 1994, Mobutu avait autorisé l'organisation caritative soudanaise, Dawa Islamyia, proche du Front national islamique soudanais (FNI), à financer l' envoi d'une équipe médicale dans les camps de réfugiés du Kivu. Un coup de sonde, sans doute...

(p.251) Contre l' Alliance de Kabila et la coalition qui la soutenait, la Françafrique a ainsi rameuté :-          des officiers et soldats zaïrois que trente ans d'exemple mobutiste ont, pour beaucoup, mué en soudards pillards et violeurs ;-         les militaires et miliciens du génocide rwandais, et leurs alliés burundais;-         des restes de l'armée de l'Ubu ougandais Idi Amin Dada; -          la LRA (Armée de la résistance du Seigneur) de l'illuminé Joseph Kony, qui enlève les enfants du Nord-Ouganda pour en faire ses recrues;

-    des fondamentalistes musulmans, soutenus comme les deux groupes précédents par le régime de Khartoum (« nettoyeur » des monts Nouba et autres contrées soudanaises);

-    et, on va le voir plus loin, la « crème » des mercenaires blancs européens : miliciens serbes fanatiques de l' épuration ethnique, vieux chevaux de retour des guerres néocoloniales, « gros bras » proches du Front national. Etc.*

 

(* On a signalé la présence sur laligne de front, en mars 1997, de soldats (ou mercenaires) marocains. Hassan II est un vieil ami de Mobutu. Cf. Sam Kiley et Ren Macintyre, French plan intervention force in developing struggle for Kisangani (La France prépare une force d'intervention tandis que s'intensifie la bataille de Kisangani), The Times, l3/03/l997 ; Jacques Isnard, Deux « conseillers américains » auraient été tués aux côtés des rebelles, in Le Monde, 29/03/l997. Tant l'Ouganda et le Rwanda que le Zaïre ont mentionné, pour la dénoncer ou s'en féliciter, la participation aux combats de militaires togolais, aux côtés des Mobutistes. Au printemps l997 enfin, l'Unita - une rébellion angolaise fortement discréditée - engagera plusieurs batailons : l’avancée des forces de l’AFDL (alliée au gouvernement angolais) menace ses sanctuaires sud-zaïrois.)

 

Ce cocktail oecuménique marie curieusement certaines franges fanatisées du catholicisme, de l'orthodoxie et de l'islam.

 

LA CREME DES MERCENAIRES

 

(p.253) En septembre 1996, cela fait presque un que le Hutu Power allié à la soldatesque de Mobutu pratique impunément au Kivu l' épuration ethnique des Tutsis zaïrois, Masisi au Nord, puis les éleveurs banyamulenge au Sud. Les miliciens hutus accroissent leurs incursions au Rwanda. Les guérillas ougandaises multiplient les fronts. Soudain, c'est la contre-ffensive. En apparence, elle se limite à une vive réaction armée des Banyamulenge. Puis, «sorti du néant de l'Histoire  », apparaît Laurent-Désiré Kabila, porte-parole d'une Alliance politique introuvable, l' AFDL. Puis des armes lourdes, une stratégie, l'appui de pays voisins...

 

D' abord prise au dépourvu par l' ampleur de l' attaque, la Françafrique se laisse vite emporter par une rhétorique de la reconquête. Elle en escompte un jackpot politico-minier : en sautant sur Kolwezi, en 1973, les parachutistes français avaient durablement assuré l' influence militaire française sur le régime Mobutu; cette fois, avec un Mobutu affaibli, Paris pourrait rafler la mise. L'armée zaïroise, pillée par ses propres généraux, défaillait. Il fallait ressortir la bonne vieille (p.254) recette : des conseillers pour l'état-major zaïroIs; un fort contingent de militaires baroudeurs, encartés ou non à la DGSE, pour les « missions spécales »; un assortiment d' armements; enfin un lot de mercenaIres pour manier les armes les plus sophisiIquées et entraîner les troupes « indigènes ". Entré en maI 1995 dans le cabinet du  ministre foccariIen de la CoopératIon Jacques Godfrain, l' ancien du Katanga et du Biafra Philippe Lettéron ne manquait pas de références en ces domaines.

 

Les deux premiers IngrédIents (conseillers et baroudeurs militaires) posent moins de problèmes que les deux derniers (armes et mercenaires), qui risquent d'offusquer l'opinion française. Ayant replacé à la tête de l'armée zaïroise l'un des rares généraux à peu près fiables, le général Mahele, on l'entoure de « coopérants" français, des officiers « détachés". Cela ne peut suffire : l' armée zaïroise est vraiment déliquescente. « Décourageant, se plandra l'un de ces experts français . Le verrou de Bafwasende, l'aéroport d'Isiro, le pont sur la rivière Oso .. pas une ligne ne tient. "

Quant aux baroudeurs encartés, on dépêche dans l' est du Zaïre une bonne part des commandos disponibles : ceux du 13e RDP (RégIment de dragons parachutistes), et les CRAP (Commandos de recherche et d' actIon en profondeur).

"A priori pour des opérations de renseignement... Mais ils peuvent tout aussi bien mener des opérations derrière les lignes ennemies, s'ils en reçoivent l'ordre." Selon le colonel Yamba, officier zaïrois réfugié en Belgique, ces CRAP compteraient cinq cents hommes, venus de Bangui, et une partie d'entre eux seraient " déguisés " en mercenaires .

 

(p.255) Question armement, on signale l'escale à Marseille, le 12janvier 1997, de deux gros porteurs Antonov 124 en provenance de Biélorussie, chargés de deux cents tonnes d'armes à livrer à Kisangani. La douane et la police françaises ont fermé les yeux ... Les militaires français présents à Faya-Largeau, au Tchad, ont fait de même quand d'importantes quantités d'armes venues de l'obligeante Libye ont transité par cet aéroport stratégique .

A Ostende, par contre, les douaniers belges ont intercepté fin décembre un lot de onze véhicules militaires d'occasion, des camions Mercedes tout-terrain en provenance de France : prétendument destinés à des organisations humanitaires, ils étaient en réalité promis à l'armée zaïroise, à Kisangani. Ces véhicules se prêtaient parfaitement au montage d'une mitrailleuse lourde, d'un mortier ou d'une arme anti-chars.

Mais il fallait davantage pour faire la décision, et d'abord une supériorité aérienne (chasseurs-bombardiers, hélicoptères de combat). On entrait alors dans le domaine des mercenaires, donc de l'occulte, dont se régale le pagailleux microcosme des réseaux.

 

Le 31 octobre 1996, deux types d'émissaires français se rendent à Lausanne, rencontrer Mobutu qui y soigne son cancer. L' ancien ministre de l'Intérieur Charles Pasqua précède un tandem qui s'entre-surveille : le Secrétaire général de l'Élysée, Dominique de Villepin, et le « Monsieur Afrique bis » de l'Élysée, Fernand Wibaux, représentant permanent de Jacques Foccart. Dans la logique chiraquienne, cela ouvre droit à exercer des missions officieuses dans un cadre officiel, et à disposer d'un étage dans 1'immeuble de l' état-major (p.256) présidentiel, 14, rue de l'Élysée . Selon la Télévision suisse romande , Mobutu demande à Charles Pasqua « qu'il l’aide à recruter rapidement des mercenaires qui seraient immédiatement engagés dans la région des Grands Lacs ». Il sollicite également une aide logistique en avions gros porteurs et en camions. L'entrevue dureplus de deux heures. Le maréchal était bien placé pour savoir que son armée, vidée de toute substance, ne tiendrait pas le choc sans appui extérieur contre des adversaires organisés.

Le duo Foccart-Wibaux commence par activer la clique de Bob Denard. Comme celui-ci souffre d'un excès d'années (soixante-sept) et de notoriété, il sera remplacé par un vieil ami, un familier comme lui du Congo-Zaïre : le colonel-barbouze belge Christian Tavernier. Hasard ? Fernand Wibaux a rencontré celui-ci à l'Élysée dès juin 1996.

 

(p.257) On lorgne du côté de l'ex-Yougoslavie, qui déborde de guerriers désoeuvrés. Il se trouve que, fin 1995, Jean-Charles Marchiani a été le pivot d'une négociation avec les chefs politico-militaires serbes et bosno-serbes en vue de la libération de deux pilotes français capturés en Bosnie. D'utiles contacts ont été noués dans ce milieu très martial. Celui qui deviendra le chef des mercenaires balkaniques au Zaïre, le colonel franco-serbe (?) « Dominic Yugo ", ne cessera de rappeler' aux journalistes cette tractation douteuse (1), où il prétend avoir joué un rÔle décisif en relation avec Marchiani.

« Dominic était sous contrôle de la DST", nous dit une source branchée (2). Donc mal vu de la maison rivale, la DGSE. Il préfère « assurer »  en signalant, à tout hasard, le deal secret dont il fut témoin en compagnie de l'indéboulonnable Marchiani (3) . Côté français, deux intermédiaires interviendront avec la DST dans le montage de cette filière serbe. Un certain Patrick F., et une très curieuse PME, Geolink, sise à Paris et Roquevaire, près de Marseille. Geolink est spécialisée dans le commerce de gros de matériel de télécommunication. Elle s'employait à fournir en téléphones satellites (écoutables ?)

 

(1. Avec le général Mladic, notamment, bourreau de Srebrenica.

2. " Un spécialiste du dossier " , cité par Arnaud de la Grange, Zaïre : la débâcle des chiens de guerre, in Le Figaro, 07/04/1997.

3. Même le Premier ministre Alain Juppé se fit désavouer lorsqu'il voulut le démettre de ses fonctions de préfet du Var - après, entre autres, l'affaire du Centre culturel de Châteauvallon. Jacques Foccart s'était fait son avocat. Devenu Premier ministre après la mort de ce dernier, Lionel Jospin a obtenu la mutation de Jean-Charles Marchiani au poste de secrétaire général de la zone de défense de Paris. Encore moins de représentations officielles, encore plus près des aéroports !)

 

(p.258) les journalistes couvrant les événements d' Afrique centrale, et en téléphonie de campagne l' armée zaïroise . Opportunément, elle affiche de bonnes relations tant avec le clan Mobutu - notamment Séti Yale, le « financier " - qu' avec les nationalistes serbes. Elle se propose de faire le joint entre les deux.

Selon Arnaud de la Grange, du Figaro, Geolink aurait envoyé le 12 novembre 1996 une note confidentielle à F ernand Wibaux, lui proposant de recruter « 100 commandos serbes pour déstabiliser" le Rwanda et ses protégés, les rebelles zaïrois. Le tout pour la modique somme de 25 millions de francs .

Le feu vert - ou tout au moins le feu orange - fut donné depuis le 14, rue de l'Élysée a. Il le fut malgré les fortes réticences d'un certain nombre de diplomates et de militaires, estimant que la France traînait déjà assez de « casseroles " à propos du Rwanda. Comme dans l'affaire du Biafra, les hiérarchies occultes l' emportent sur les officielles. Pour quel bénéfice ?

Le 2 mai 1997, le New York Times révèle ces actions parallèles et affirme que leur coût, 5 millions de dollars pour le (p.259) seul mois de janvier, a été réglé par la France . Cela fait grand bruit . Les dirigeants de Geolink, André Martini et Philippe Perrette, doivent affronter les questions des journalistes. Ils se contredisent. Au New York Times, Martini prétend avoir découvert sur le tard que Perrette – qui représentait Geolink au Zaïre -, travaillait pour les services secrets français. Il s'en serait alors séparé, fin avril 1997.

 

Accusation aussitôt rétractée : Martini confie au Monde, .dans la plus parfaite langue de bois, que Perrette « a été prié de quitter la société au motif qu'il était soupçonné d'avoir dépassé la déontologie des affaires dans des activités incompatibles avec ses fonctions "... Perrette, de son côté, dément travailler pour les services secrets français, mais admet avoir mis en relation des autorités zaïroises avec des mercenaires serbes par l'intermédiaire d'un mercenaire français présent à Kinshasa : une conception assez large des télécommunications.

Le Quai d'Orsay, bien entendu, dément toute implication de la France dans cette affaire de mercenaires et d'avions serbes. Mais les démentis deviennent lourds à prononcer, car (p.260) c'est la deuxième fois que l'affaire des mercenaires envoyés par la France au Zaïre se répand dans les médias. Le 7 janvier 1997 en effet, Le Monde (daté du 8) titrait : « D'anciens militaires français encadreraient des mercenaires au service du pouvoir zaïrois . " Était ainsi révélée la présence au Zaïre d' une « légion blanche " forte de deux à trois cents hommes, recrutée par d' anciens officiers français. On vérifiera ensuite que la majorité de ces hommes sont des Français. L'identité de leur chef, le colonel belge Christian Tavernier, n'est pas encore dévoilée. Mais l'article deux « sergents recruteurs" : les « ex-gendarmes de l’Elysée " Alain Le Caro et Robert Montoya. Ceux-ci s'en défendent si énergiquement : que l'on en vient à se demander si, effectivement, la fuite de leurs deux noms n'est pas un règlement de comptes dans le milieu françafricain , ou un leurre destiné à masquer le véritable recruteur : le réseau Foccart.

 

Quoi qu' il en soit, le commanditaire politique de la « légion blanche" est connu. L'homme lige de Jacques Foccart, Fernand Wibaux, a reçu à quatre reprises Christian Tavernier, (p.261) le chef de cette cohorte de quelque deux cent quatre-vingts mercenaires : en juin 29 novembre 1996 dans 8on bureau du 14 rue de le 2 décembre à l'hôtel Bristol et le 23 mars 1997 à l'hÔtel Vigny . S'il fallait un indice supplémentaire de la responsabilité foccartienne, il suffit de remarquer les liens étroits entre Tavernier et Bob Denard, d'une part, et ceux qui existent depuis trente-six ans au moins entre Denard et Foccart. Pas seulement via l' entreprenant Mauricheau-Beaupré ou l' ami commun Maurice Robert, chef du Sdece-Afrique : Foccart a toujours tutoyé Denard .

Ajoutons que Mobutu, replié en France au moment du recrutement des mercenaires, était en contact téléphonique permanent avec Foccart, et la boucle est bouclée. La boucle historique aussi : déjà en 1960, Foccart avait été l'initiateur de l'envoi de mercenaires français au Katanga, contre le gouvernement de Lumumba, et il avait poursuivi ces jeux troubles jusqu'en 1967, via Bob Denard et l'inévitable Mauricheau-Beaupré .

 

« Aucune autorité française ne doit être mêlée à cette affaire de mercenaires pour le Zaïre », faisait savoir l'Élysée à la fin de 1996. Complaisamment distillées, ces « consignes très strictes » ne trompaient plus grand monde en février 1997. L'origine et la constitution du dispositif mercenaire étaient élucidées, et les responsabilités identifiées : la DST, le réseau de Charles Pasqua et celui de Jacques Foccart .

 

(p.262) Foccart, c'est la ligne directe avec Chirac. En 1967, lorsqu'il commanda le soutien massif de la France à la sécession biafraise par mercenaires interposés, Jacques Foccart était, après de Gaulle, l'homme le plus influent de la Ve République. Or il en impose plus à Chirac qu'à de Gaulle. Certains jours, le Président l'appellerait jusqu'à dix fois ! ! L'impératif catégorique « aucune autorité,française ne doit être mêlée... ", joue sur les mots. Il y a « autorité" et autorité celle des organes officiels de la République ; celle des hommes de l'ombre d'une monarchie élyséenne décadente, qui tient l' Afrique francophone pour son « domaine réservé » - comme jadis le roi des Belges possédait personnellement le Congo. Prince de l'ombre, Jacques Foccart faisait figure de Deng Xiaoping du néo-gaullisme...

Il est décédé en même temps que se consommait, à Kisangani, la déroute des mercenaires. Commence alors un étonnant exercice de camouflage rétrospectif.

 

Le 20 février1997, L'Événement dujeudi avait livré toutes les clefs du recrutement de mercenaires serbes pour le Zaïre : « sous la houlette de Jacques Foccart", « à l'initiative de Fernand Wibaux". « la connexion avec les Serbes aurait été l'oeuvre d'un membre important de la DST", «au grand dam de la DGSE ". Le 27 février, L'Express avait dressé le portrait du chef serbe, un certain « colonel Dominique " ou Malko.

(p.263) Aussi fut-on stupéfait de lire un mois plus tard, dans Le Monde du 29 mars, ce papier inspiré « de sources militaires françaises " :

« Auprès des forces armées zaïroises restées fidèles au maréchal Mobutu, il existe aussi des mercenaires étrangers, singulièrement des Serbes [.../. La présence de l'un d'entre eux, qui s'est fait appeler "colonel Dominic Yugo", a été détectée durant les derniers jours des combats qui ont, à la mi-mars, marqué la chute de Kisangani. [.../

 

« Les services français ont cherché à identifier le "colonel Dominic Yugo" avec davantage de précision. Il pourrait s' agir - sous un autre pseudonyme - de l'un des Serbes qui ont servi d'intermédiaires lors de la mission que Jean-Charles Marchiani, préfet du Var, a menée en Bosnie pour faciliter la restitution, en décembre 1995, de deux pilotes français .»

Pas question des commanditaires français. Et le conditionnel (« il pourrait s'agir ,,) suggère que la DGSE n' en est encore qu'au stade des hypothèses - sur un sujet labouré depuis un mois par la presse internationale, à la suite de L'Événement du jeudi. D'où l'alternative : soit la DGSE ne lit pas les journaux, elle n'a rien compris au film Mercenaires serbes au Zaïre; soit elle se moque du Monde et de ses lecteurs.

 

La première hypothèse paraît a priori incroyable. Il faut donc trouver la finalité des histoires diffusées aux journalistes par des « sources bien informées". Ces sources développent la version (crédible) d'une « guerre des services " et soulignent (p.264) le rôle personnel, déterminant, joué dans cette affaire par Fernand Wibaux, en lien avec Geolink :

« Le relais est pris par le "colonel Dominic". Un personnage trouble que la DGSE mettra un certain temps à identifier. L'homme - d'origine yougoslave - aurait pourtant été au mieux avec un autre "service". "Dominic était sous contrôle de la DST", assure un spécialiste du dossier .» (Arnaud de la Grange, in : Le Figaro, 07/04/1997)

 

Les réseaux Foccart et Pasqua ayant recouru à la DST, voilà comment la DGSE, court-circuitée en « son » Afrique, aurait pris un mois de retard sur le lecteur de L'Événement du jeudi! Plus fort encore dans le (...) conte la fureur des gens raisonnables de le diplomate

Dominique de Villepin et Jacques Chirac soi-même, en Janus face Villepin (la face Foccart est soudain momifiée). On fait savoir que le conseiller élyséen Fernand Wibaux est placé sous surveillance! Il aurait même été filé lorsque, le 23 mars, il rencontre pour la quatrième fois le chef mercenaire Christian Tavernier, dans un hôtel parisien. Lorsque le «conseiller spécial » de Mobutu, Honoré N gbanda, vient début mai à Paris chercher des armes pour son patron, la DGSE fait savoir qu'elle a mis le holà. Ainsi, l'idée peut s'installer que le recours aux « affreux» n'est l'oeuvre que du réseau Pasqua, et d'un Wibaux dévalué par la mort de Foccart  Bon pour le sacrifice.

 

(p.265) Il en faudra quand même davantage pour faire oublier que Fernand Wibaux était installé au rez-de-chaussée de l' état-major particulier du président de'la République... C'est comme pour l'affaire Greenpeace, en plus grave : soit Jacques Chirac a donné son aval au recrutement de mercenaires, soit l'Élysée est une pétaudière ; soit les deux propositions cohabitent.

(p.266) Bob Denard a commencé sa carrière de mercenaire dans l'ex-Congo belge, en 1960. Il a contribué, en 1965, à mater la vaste rébellion anti-mobutiste des Mulele, Gizenga, Soumialot, à laquelle participait déjà Laurent-Désiré Kabila.

 

Il a tiré sa révérence aux Comores fin 1995. Dans ce pays brutalisé, il a installé deux présidents, Ali Soilihi et Ahmed Abdallah; il en a écarté ou éliminé trois : les deux précédents, plus Saïd Mohamed Djohar en 1995. Vice-roi des Comores de 1978 à 1989, il put émarger aux multiples trafics dont cet archipel est le havre. Un grand foccartien, l'ex-ambassadeur au Gabon Maurice Delauney, trouve Bob Denard « ni affreux, ni assassin ». Il lui a décerné un brevet de patriotisme, pour avoir exécuté nombre d'interventions non officielles, « le plus souvent dans les meilleures conditions, toujours dans l'honneur  ».

 Christian Tavernier, présenté comme un officier des services secrets belges , est comme Bob Denard un multirécidiviste des guerres par procuration. Dès 1961, il a opéré au Congo comme chef mercenaire : aux côtés de Denard, il a combattu pour la sécession katangaise de Moïse Tshombé, puis pour l'armée de Mobutu contre la rébellion néo-lumumbiste de 1964-65. Ensuite, il n'a jamais vraiment quitté le Zaïre . il assistait au Conseil de sécurité de Mobutu et accomplissait pour lui des missions de confiance. Il dirige la revue Fire, spécialisée dans les armes, qui fait aussi office de bourse pour l'emploi d'ex-militaires en disponibilité . Le rédacteur en chef n' est autre que... Bob Denard.

 

(p.267) Lorsque le colonel Tavernier se rend à l'Élysée en juin 1996, parrainé par l'homme politique belge Léo Tindemans, c'est pour s'enquérir auprès de Fernand Wibaux de la maladie de Mobutu et de la manière dont « on pourrait tenir le pays  ». La question n' a pas dû rester indéfiniment en suspens. « Comme Denard n'est plus opérationnel depuis la débâcle des Comores, un Belge a pris la tête du groupe qu'il aurait autrement commandé », explique un diplomate français~. Le 15 novembre (deux semaines avant la deuxième rencontre Tavernier-Wibaux), la lettre confidentielle sud-africaine Southscan mentionne déjà la possibilité que Christian Tavernier soit chargé de mener la contre-offensive. Selon des proches du milieu mercenaire, ce sont les hommes de la nébuleuse Denard qui, sitôt le feu vert de Fernand Wibaux, « ont recruté l'équipe française pour le compte du Belge Christian Tavernier  ".

 

Le 1er décembre 1996, Arnaud de la Grange, signale dans Le Figaro « le retour des « affreux » ", avec « l'arrivée de trois cents à cinq cents mercenaires  ". Le 3janvier 1997, Tavernier s'installe à Kisangani avec l' état-major des mercenaires, composé à 80 % d'« instructeurs" français. Dans le tout venant de la « légion blanche" (276 hommes à la mi-janvier), on compte aussi nombre de baroudeurs français. Tavernier fait croire qu'il est en colonie de vacances : « Nous n'avons pas encore tiré un seul coup defeu", dit-il au Soir de Bruxelles, (p.268) fin janvier. Puis, gagné par la mode militaro-humanitaire : « En ce moment, je me contente de distribuer du sel aux populations civiles ... "

 

La revue Raids a enquêté auprès des hommes de Tavernier. Elle a repéré trente-trois mercenaires français et autres (italien, chilien, portugais, américain et belge), constitués en deux groupes d'intervention, à côté d'une centaine de Serbes. Ils ont été recrutés pour 30 000 francs par mois et par homme, trois mois payables d' avance. Ce sont d' anciens des Comores , mais ils ont oeuvré dans le passé en Birmanie, au Cambodge, au Bénin et en Rhodésie. Tavernier, le chef des mercenaires non-serbes, était secondé par des anciens commandos de Bob Denard. Leurs armes provenaient en partie de Serbie, d'Ukraine et d'Égypte.

Chez les mercenaires français, « la cheville ouvrière [du recrutement] a été François-Xavier Sidos, aujourd'hui permanent du Front nationa1». Candidat aux législatives de mai 1997 sous l'étiquette de ce parti, à Épinay-sur-Seine, il a obtenu 32 % des voix au second tour...

 

François-Xavier Sidos fut, aux côtés de Bob Denard, le lieutenant Allix lors de l'expédition de 1995 aux Comores. La présence d'un adjoint d'extrême droite ne semble pas avoir chagriné Denard, ni l' avoir éloigné des réseaux « républicains » de décideurs, civils et militaires. Côté civils, signalons l' avis d'un connaisseur sur l' absence de carrière (p.269) politique de Pierre Pasqua, fils unique de Charles : il affiche une telle «ferveur pour l'extrême droite » qu'il n'est «politiquement pas présentable  ". Il est pourtant au coeur du réseau africain de son père, auquel Mobutu adressa en premier sa demande de mercenaires. Autre pivot du réseau, le préfet Jean-Charles Marchiani s'est montré dans le Var d'une grande complaisance envers le Front nationa1. Charles Pasqua lui-même, selon son biographe non officiel, « n'a jamais non plus rechigné à préserver des passerelles avec tous les anciens mercenaires, partisans de l'Algérie française, ex-militants de l'extrême-droite qui se sont dispersés dans toute l'Afrique francophone au milieu des années soixante » .

Du côté des militaires, l'amiral Antoine Sanguinetti rappelle la persistance dans l'armée française d'une vigoureuse tradition d' extrême-droite, marquée par la colonisation et l'insurrection de l'OAS (Organisation de l' armée secrète) contre l'indépendance de l' Algérie . Elle influe dans la formation des cadres militaires africains francophones (47 000 depuis 1960). Cette chapelle reste en mesure « de contrôler la coopération militaire, et d'occuper, pour le compte de l'Élysée - en l'adaptant à ses propres concepts - une position stratégique sur le continent africain ".

Le témoignage suivant n'est pas étranger à l'affaire. Il vient d'un membre repenti du DPS (Département protection-sécurité), le service d' ordre du FN, surnommé la « petite légion » de Le Pen :

(p.270) « Je vote FN depuis longtemps. Je n'avais pas de boulot. [.../ Comme j'ai servi dans l'armée, on m'a intégré dans un groupe un peu spécial : une équipe légère d'intervention [...., 25 types, tous des anciens bérets rouges ou bérets verts, c'est-à-dire anciens paras ou légionnaires. [.../ La  plupart ont participé à des conflits, au Tchad, au Centrafrique ou au Liban. [...] Entre nous, on s'amuse à se surnommer les "Pompiers du Reich" et on se salue par de petits "Sieg Heil!" .»

Le DPS est dirigé par Bernard Courcelle, ancien capitaine du 6e RPIMa - l' infanterie de marine, l' ex-« coloniale ». Son frère, Nicolas Courcelle, dirige la société de sécurité Groupe 11. Dans la mouvance de cette société, une quinzaine de vieux routiers du mercenariat ont été recrutés pour l' expédition zaïroise par François-Xavier Sidos .

 

Contactés, beaucoup d'anciens de Denard, trop vieux ou trop avisés, ont boudé l'opération. Alors, " les recruteurs ont fait leur marché au sein de groupuscules d'extrême-droite comme le GUD […/. Des jeunes sans grande expérience militaire. "Une année de Service national pour les mieux formés, précise un ancien mercenaire reconverti dans la sécurité industrielle. Des colleurs d' affiche très aguerris au maniement du manche depioche dam les rues de Paris, moins rompus à celui du mortier". [...] Les Zaïrois n'ont pas apprécié de se voir fourguer des mercenaires "incompétents militairement et dépourvus de professionnalisme"

Le jugement est du général Mahele, le patron de l'armée de Mobutu. Un homme qui en a pourtant vu d'autres en matière d'inaptitude militaire .»

 

 

BIRMANIE, …

 

(p.271) Il ne faut pas généraliser. Le passage en Birmanie de certaines recrues est une référence. En ce pays, la junte au pouvoir (le Slorc) « réduit » les ethnies minoritaires. Elle les « déblaye » notamment, autour du gazoduc construit par Total. Le groupe a engagé des «consultants en sécurité ", qui collaborent avec l' armée birmane. Anciens militaires ou mercenaires, ils seraient issus des milieux d' extrême droite .Au Zaïre, ils vont se retrouver en bonne compagnie fasciste, pour venger Jeanne d' Arc et Fachoda.

 

« Deux ans après s'être trouvée malée à un génocide en 1994, la France parraine l'envoi de criminels de guerre serbes coupables de purification ethnique aux côtés des ex-FAR pour soutenir Mobutu... C'est le bouquet  », s'exclame Jean-François Bayart.

Cette filière serbe, on l'a vu, a été montée par la DST et un certain Patrick F., sous la houlette de Jacques Foccart et de son adjoint Fernand Wibaux. De Belgrade, une série de vols ont été organisés pour transporter plusieurs centaines d'hommes, mais aussi de l'équipement et des armes, la part la plus juteuse du contrat : quelques avions de combat, quantité de lance-roquettes, des uniformes, etc. Une base avancée a été établie au Caire (l'Égypte est un partenaire habituel des opérations françafricaines). De tels marchés sont, pour l'ex-Yougoslavie , le moyen de se procurer les liquidités dont elle a désespérément besoin.

 

(p.272) Le premier contingent de cent quatre-vingt mercenaires, principalement des Bosno-Serbes, est parti au Zaïre pour un contrat de trois mois (en gros, le premier trimestre 1997).

Puis un autre contingent l'a relayé . D'autres sources parlent d'un premier envoi de trois cents mercenaires. Le premier objectif était de défendre l'angle nord-est du Zaïre, ses mines d'or et ses guérillas anti-ougandaises. Puis il fallut défendre Kisangani.

Le gouvernement ex-yougoslave dément toute implication étatique, mais il tolère cette exportation - à cause probablement des commissions sur les ventes d'armement. Un reportage télévisé a montré des recrues zaïroises vêtues d'uniformes yougoslaves, et des avions de fabrication yougoslave portant encore des inscriptions en serbo-croate sur leurs fuselages. En principe, l' ex-Yougoslavie continue d' être soumise à un embargo sur les achats et ventes d'armes, mais il faut supposer que certains des officiers de l'Otan chargés de surveiller l'application de cet embargo ont fermé les yeux.

 

On compte bon nombre de Français parmi eux... Le deal avec les Serbes aurait été amorcé à l'occasion d'une visite au Zaïre du président de l'ex-Yougoslavie, Zoran Lilic, durant l'été 1996. Un officier de la délégation aurait promis mille hommes.

Le chiffre de cinq mille mercenaires serbes combattant au Zaïre, avancé par le quotidien belgradois Dnevni Telegraf, est sûrement exagéré. Un intermédiaire affirme en avoir convoyé 173 le 6 janvier à l'aéroport de Surcin-Belgrade : cela semble tout à fait vraisemblable. Parmi les engagés, on trouve d' anciens officiers d' élite de l' ex-armée yougoslave. L'un d' eux « a clairement fait savoir qu'il travaillait pour l'État » (p.273) yougoslave, ce qui accrédite l'idée d'un montage Belgrade-Paris-Kinshasa  .

L'un des hommes clefs du recrutement a été Milorad Palemic, alias « Misa », qui commanda un groupe de quatre-vingts Bosno-Serbes impliqué dans le massacre de Srebrenica. Il aurait recruté pour le Zaïre nombre de miliciens bosno-serbes, dont plusieurs suspectés d' avoir participé à ce massacre. Beaucoup de recrues sont originaires de la vallée de la Drina, où le nettoyage ethnique fut le plus féroce.

 

(p.274) Début mars, Kabila déclare à la radio que la ville est « infiltrée par ses hommes ».

« Alors, les mercenaires sont devenus paranoïaques, ils voulaient tuer et arrêter tous ceux qu'ils soupçonnaient », reprend Adamo. Pour la seule raison qu'ils sont originaires de la région du Kivu, place forte des insurgés de Kabila, les quatre frères sont enlevés une nuit de février. "Nous avons été mis dam une maison au bout de la piste de l'aéroport. Nous étions avec une centaine d' autres personnes qu'on accusait d'aider la rébellionparce qu'ils allaient aux champs, parlaient politique, ou se rassemblaient à plus de cinq sur le trottoir", poursuit Adamo. Torturé une semaine sous la garde de l'armée zaïroise, il a vu une vingtaine de ses camarades exécutés. "Celui des mercenaires qui le voulait, pouvait entrer dans la maison etfaire de nous tout ce qu'il souhaitait, nous donner lefouet, des tabassages, nous couper les oreilles. Nous étions ses animaux".[.../ La "bande des Serbes", comme on les a baptisés, a fui avant le début des combats, vendredi soir dernier [14 mars/ .»

 

(p.275) Ce témoignage est corroboré par un autre, de source ecclésiastique, parvenu à La Croix . Le témoin ajoute :

« L'interrogatoire est souvent mené par le terrible Yougo, chef incontesté des mercenaires. Tout cela se passe en plein air. Ce colonel, revolver au poing, appuie chaque question avec un coup de feu tiré près du prisonnier, pour le terroriser. Après cette horrible session, tout le groupe, résigné et silencieux, est conduit par Yougo et ses hommes derrière les hangars, bien loin, dans la partie est de l'aéroport. Et c'est la fin! Ils sont abattus avec une mitrailleuse munie de silencieux, puis jetés dans une grande fosse creusée avec une pelle mécanique. »

 

D' autres témoins encore confirment ces tortures et exécutions : ceux interrogés le 18 mars 1997 par le correspondant de Reuter. Benjamin Auta, directeur médical de l'hôpital catholique de Kabonda . un journaliste de Newsweek International, qui a vu les charniers laissés par les mercenaires .

Passons maintenant aux hauts faits militaires. Les Mig 21 procurés par Geolink et transférés d' ex-Yougoslavie avec pilotes et mécaniciens étaient dépourvus des cartes et instruments qui leur auraient permis de s' orienter autour de la forêt tropicale .

En janvier, le général Mahele, chef de l' armée zaïroise, admit que des mercenaires d'Europe de l'Est (des Serbes, en fait) pilotaient les hélicoptères Mi 24 Hind récemment acquis en Géorgie par le Zaïre . Devant Kisangani, ils ont (p.276) accompli de nombreuses actions par le moyen des missiles, voire des bombes au napalm et au phosphore dont ils étaient dotés  .

Ce sont encore des mercenaires serbes qui, avec des avions de fabrication yougoslave, bombardèrent le 17 février les villes de Bukavu, Shabunda et 'Walikale . Ces raids, visant les marchés et les quartiers résidentiels, firent de nombreuses victimes civiles (au moins 19 morts et 50 blessés à Bukavu). « Frappes chirurgicales », affirmaient les officiels.

 

« Ici, rétorque un Belge, ça signifie que le chasseur ne se trompe pas de ville . »

 Le 14 mars à Kisangani, sentant le vent tourner, les mercenaires serbes décidèrent de fuir par la voie des airs. Ils rejoignirent un aéroport sécurisé par des commandos français, officiellement chargés de protéger l' évacuation des humanitaires, et profitèrent des appareils de l' armée française... Ceux-ci évacuèrent aussi les hauts gradés zaïrois. Mais la piétaille des Forces armées zaïroises ne voulait pas se laisser abandonner : durant plusieurs heures, les Serbes firent feu sur leurs « alliés » zaïrois, causant de nombreux morts .Un ancien du groupe Denard n'est pas tendre :

« Massacrer des petites vieilles dans les Balkans ne prépare pas à tenir tête à l'une des guérillas les plus combattives du continent africain. À la décharge des mercenaires, [...] leur mission de combat est vite devenue secondaire. Ils ont surtout dû faire du maintien de l'ordre auseind es FAZ (Forces armées zaïroises) pour empêcher la débandade. »

 

(p.278) A la trappe, d’abord, les ressortissants serbes, et autres Est-européens. La centaine de mercenaires français est renvoyée (p.279) au « titre privé », ce qui sauvegarde la virginité de la « politique de la France ». Au regard de cette noble politique, est-il féal ou félon le militaire français de haut rang qui confie : « Cette aide est providentielle [---/ elle permettrait de redonner du souffle et du temps au régime du maréchal Mobutu  » ?

S'il s' avère que les mercenaires « ressortissants français » ont été dépêchés au Zaïre à l'instigation d'un conseiller du président de la République, ne devrait-on pas le condamner d'une façon «plus nette » encore ? Ou doit-on admettre que l'Élysée est un domaine extra-territorial, non concerné par les déclarations du Quai d'Orsay, et qui peut se permettre de mener une double «politique de la France », parfaitement contradictoire ?Si oui, peut-on s'étonner que plus grand monde ne comprenne cette politique, et que la France, lorsqu' elle la propose, se trouve totalement isolée sur la scène internationale ?

(p.282) Il aurait fallu parler aussi de l’élimination du marocain Mehdi Ben Barka (1965), du gabonais Germain M’Ba (1971), des tentatives de coups d’Etat en Guinée qui ont radicalisé le régime de Sékou Touré, etc.

 

 

LA DECOMPOSITION D’UN SYSTEME

 

(p.285) 15 mars 1997 : Kisangani tombe comme un fruit mûr. Les rebelles de Laurent-Désiré Kabila et ses alliés africains bousculent la coalition hétéroclite qu' avaient tenté de leur opposer le clan Mobutu et les réseaux français - ceux de Jacques Foccart et Charles Pasqua, alliés sur ce coup.

Kabila et ses troupes sont accueillis en libérateurs : les Zaïrois hésitaient à reconnaître cette résurgence improbable du lumumbisme, mais le désir est plus fort de se débarrasser enfin du système Mobutu, leur ruine personnifiée, chaque fois remis en selle par les interventions occidentales - françaises, surtout.

 

Le signe zaïrois est vaincu : des Africains ont triomphé des mercenaires, et non l'inverse. À l'image de Bob Denard, les recruteurs vieillis ont montré leurs limites. Kisangani sera peut-être au néocolonialisme de la France ce que Diên Biên Phu fut à son colonialisme : le commencement de la fin. Comme les symboles mènent l'histoire, on peut s'attendre à (p.266) des ondes de choc dans tout le « pré carré " francophone, à commencer par le Centrafrique .

 

17 mars 1997 : Jacques Foccart s'éteint. Le concepteur d'un système transfusionnel de relations franco-africaines, la « Françafrique ", en était redevenu la clef de voûte. Certes, sa maladie réduisait de plus en plus les fils de son réseau à ceux du téléphone (eux-mêmes remplacés, souvent, par les liaisons satellite), mais quel magnétisme ! Il exerçait sur Jacques Chirac un ascendant extraordinaire :

« Rares sont ses soirs où, vers 23 heures, presque comme un rite, Jacques Chirac ne lui téléphone pas. Rares aussi sont les dimanches où, à l'Élysée, le vieil homme ne vient pas partager quelques confidences avec le Président. Depuis longtemps, Foccart est /---] pour Chirac une sorte de père, se tuteur, de sage, de sorcier peut-être. /---] "On a l'impression,  témoigne un de ses récents visiteurs, qu'à l’autre bout du fil Chirac est à genoux  "' (Daniel Carton, Foccart, l’homme des court-circuits, in : Le Nouvel Observateur, 09/05/1996)

 

Revenu au pouvoir en 1953, le général de Gaulle avait perçu l'inéluctabilité des  indépendances africaines. Jacques (p.267) Foccart devient son plus proche collaborateur. Patron d'une entreprise d'import-export, la Safiex (de 1944 à 1991), il organisait aussi depuis onze ans l' arrière-cuisine gaulliste : renseignement, financement , « services d'ordre », placement et coordination des amis en métropole et outre-mer,  dans la politique, les affaires et les services secrets. Il installe à l'Élysée un « domaine réservé » franco-africain, avec une double obsession : assurer une succession stable à l'Empire, en le plaçant entre les mains d' « amis de la France » , pourvoir aux financements secrets dont la vie politique est fort nécessiteuse (rappelons que le financement officiel des partis et des campagnes politiques n'apparaîtra que trente ans plus tard, après une série de scandales en métropole).

 

D'où le choix, stratégique, d'un système clientéliste, le patrimonialisme , mêlant intérêts publics et privés dans l'exploitation conjointe de deux rentes . celle des matières premières, agricoles et minières, et celle de l' aide publique au développement (APD). Il fut jugé naturel que cette double captation construise là-bas des fortunes inouïes (Houphouët, Moussa Traoré, Eyadéma, Mobutu,... ), puisque le taux de retour en France était, lui aussi, faramineux. Mais, aurait-on pu prévoir, un tel processus était tout, sauf durable : il (p.288) stérilisait le développement, car l' économie rentière redoute et sabote souvent l' apparition de secteurs productifs autonomes  . il légitimait la corruption; il stimulait la course à l' endettement, sans guère d'autre contrepartie que les investissements de prestige, les « éléphants blancs » et les comptes en Suisse; enfin, il a fait le lit de l'ethnisme. Avec la chute des cours des matières premières et l'inéluctable « ajustement structurel », la rente s'est faite plus rare, donc plus violemment contestée. En période d'abondance, les miettes du gâteau nourrissaient tout le monde; avec la crise, les luttes politiques, se distinguant de moins en moins de la course à la rente, sont devenues des luttes au couteau .

(p.289) Parallèlement à la criminalisation de nombre de pouvoirs africains, s' est manifesté l' éclatement du système pyramidal foccartien, centralisé à l'Élysée jusqu'à la mort de Georges Pompidou, en 19742. Ce système a été sapé, entre autres, par le familialisme : le népotisme d'abord (rôles africains accordés à la parenté du président Giscard d'Estaing), puis le  filialisme. Pierre Pasqua cogère le réseau paternel. Plus dangereusement, François Mitterrand a placé son fils Jean-Christophe à la tête de la cellule africaine de l'Élysée, l'autorisant à nouer d'inextricables relations avec quantité de fils et filles d'autocrates africains. Profitant de cette réduction de la Communauté gaullienne à une entreprise familiale, les groupes d'intérêts que le pouvoir exécutif avait utilisés, tolérés, ou laissé prospérer, se sont émancipés.

 

Ainsi, le réseau Foccart , dominant jusqu' au milieu des années soixante-dix, s'est trouvé concurrencé par une dizaine de clans, réseaux et lobbies politico-affairistes, militaires ou corporatistes : les réseaux Mitterrand et Pasqua; quelques grandes entreprises (Elf, Bouygues, Bolloré-Rivaud, Castel...); les composantes très divisées de la coopération militaire et policière, les multiples services de renseignements, ainsi que des officiers plus ou moins retraités ou détachés, qui fonctionnent en électrons libres (tels Paul Barril, Jeannou Lacaze, Paul Fontbonne, Pierre-Yves Gilleron, Robert Montoya,... ). On peut y ajouter, en vrac, le lobby de la francophonie, le Trésor (qui gère l'essentiel de l'aide au développement dans une superbe méconnaissance de ses effets), certaines fraternelles franc-maçonnes, une secte mystico-politique (les Rose-Croix) et, un peu perdus, un ensemble d'acteurs plutôt généreux - parmi les ONG, les coopérants, les villes jumelées, etc. Les micro-stratégies de tous ces groupes s'enchevêtrent. Désordonnées, leurs manoeuvres tactiques entrent fréquemment en collision, comme dans un manège d' autos tamponneuses.

 

(p.291) On pourrait dire aussi que le réseau pyramidal de Foccart s'est dégradé en une sorte de trame, de grille de mots croisés. Pour comprendre l'action - de plus en plus aléatoire et  contradictoire - de la France en tel ou tel pays d'Afrique, il faut deviner les croisements chaque fois différents (les cases noires), entre cette série d'intervenants (verticalement) et une échelle horizontale de motivations. On ne peut en exclure, chez certains acteurs plutôt désintéressés, la conscience ou l'humanisme. Mais il faut accorder tout leur poids aux schémas géopolitiques primitifs cultivés par les services secrets. Ils démonisent les « hordes hamites » ou les « pions des Anglo-Saxons » : le président ougandais Museveni et ses alliés rwandais et sud-soudanais sont ainsi leurs ennemis jurés. Ces schémas sont renforcés par une vieille tradition coloniale de manipulation de l' ethnicité, encore très présente chez les officiers de l' infanterie de marine . Ils se mêlent à une conception très myope des intérêts commerciaux de la France, et de la défense de la francophonie. Il faut encore  décliner les variantes de 1"' amitié », qui dégénèrent en prises de participation dans les dispositifs mafieux de certaines familles présidentielles africaines (trafics multiformes, blanchiment de narcodollars, réseaux de prostitution, etc.). Il convient enfin de ne pas oublier les multiples moyens de chantage accumulés par les présidents " amis » (à l'occasion, entre autres, de remises d' espèces ou de pierres précieuses, ou lors de " parties fines »)...

(p.296) Pendant près de quarante ans, il s'est abrité, aux frais du contribuable français, derrière deux assurances tous risques : financière (la zone Franc) et politique (les accords de défense ou de coopération militaire). Des garanties en voie d' obsolescence accélérée.

(Cf. François-Xavier Verschave, Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1996, chap. 1, 3, 5 et6.)

(p.297) En tous ces épisodes, on retrouve la phobie des Anglo-Saxons, et la volonté de leur tailler des croupières, géopolitiques et commerciales. À propos du rô1e de la France au Rwanda, nous citions cette question de Colette Braeckman :

« Peut-on sérieusement imaginer que la défense de la francophonie puisse coïncider avec la protection d'un régime digne des nazis  ? » On pourrait, à propos de Jacques Foccart, élargir l'interrogation : en promouvant comme hérauts de la grandeur française en Afrique les Eyadéma et Mobutu, entre autres, en se fourvoyant avec l' « exemplaire » Côte-d'Ivoire dans les guerres civiles nigériane et libérienne, Jacques Foccart n'a-t-il pas outragé pour très longtemps l'image de la France au sud du Sahara ?

 

(p.300) La vieille garde françafricaine est là, ou de retour, avec ses entourages insatiables : le Gabonais Omar Bongo, le Togolais Gnassingbe Eyadéma, le Camerounais Paul Biya, l'Ivoirien Henri Konan-Bédié, le Sénégalais Abdou Diouf, le Mauritanien Maaouya Ould Taya, l'Équato-Guinéen Teodoro Obiang, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Béninois Mathieu Kerekou, le Malgache Didier Ratsiraka, le Djiboutien Hassan Gouled, le Comorien Mohamed Taki, le Marocain Hassan II, le Tunisien Ali Ben Ali, l'Égyptien Hosni Moubarak. Au coeur du Sahel, la jeune garde des généraux monte au créneau : le Burkinabé Blaise Compaoré, le Nigérien Ibrahim Baré Maïnassara, le Tchadien Idriss Déby. Le Nigérian Sani Abacha est aussi preneur de relations françafricaines, comme l' Angolais Josué Eduardo Dos Santos, le Kényan Daniel Arap Moï, le tandem soudanais Béchir-Tourabi et les généraux algériens, sans parler du Libérien Charles Taylor. On en passe...

 

(p.309) La guerre civile au Congo-Brazzaville, de juin à octobre 1997, et la victoire par KO de l' ancien président Denis Sassou Nguesso sont un bon indice de la vitalité persistante de l'hydre françafricaine après la mort de Foccart, et des plongées qu'elle opère. Dans le conflit meurtrier opposant les milices de Sassou Nguesso et de son successeur Pascal Lissouba, la France a affiché dès le départ une neutralité officielle, au nom d'une nouvelle virginité : finie l'ingérence dans (p.310) les affaires intérieures des États africains; on se contente d'un « service minimum », l' évacuation des Français et autres Européens. On pouvait comprendre cette posture. Les deux vétérans de la politique congolaise, aux premières loges depuis un tiers de siècle, ne luttaient manifestement pour le gros lot : les royalties pétrolières et l' appropriation clientéliste du budget de l'État.

 

Au tournant de 1990, le mécontentement populaire et une Conférence nationale souveraine avaient chassé le dictateur Sassou Nguesso et rétabli les élections, portant Lissouba à la Présidence en 1992. Depuis, les deux hommes n'ont cessé de se battre, alternativement par les armes et dans les urnes. Celles-ci ne peuvent plus les choisir sans être bourrées, tant la population est lasse de ces compradores, ces prédateurs branchés sur les circuits françafricains: Elf bien sûr, mais aussi les réseaux Foccart et Pasqua, des filières corses , des excroissances maçonniques , etc.

 

Le pays est en faillite. Sa dette extérieure est le triple de son Produit intérieur brut. Pour parer les coups de l'adversaire et éviter les aléas du scrutin présidentiel, prévu en juillet 1997, les rivaux dégainent leurs milices, sans épargner les civils. Ils ont assez volé pour faire la joie des marchands d'armes. La drogue s'en mêle, disjonctant un peu plus les miliciens. Il est difficile de prendre parti. Mais il se confirme rapidement que la Françafrique penche massivement pour son vieil affilié Sassou Nguesso. Le 3 juin, deux jours avant le début du conflit , une curieuse livraison de 25 tonnes de fret aérien part du Bourget sous label « présidence du Gabon », puis est transférée aux partisans de Sassou Nguesso via l' aéroport gabonais de Franceville. Utile précision, le président du Gabon Omar Bongo est le gendre de Sassou Nguesso.

 

(p.311) On voit réapparaître la très serviable PME Geolink, qui monta l'intervention des mercenaires et avions serbes au Zaïre : elle procurerait cette fois une centaine de mercenaires à Sassou . Selon La Lettre du Continent (19/6/1997), même des conseillers élyséens recherchent des « instmcteurs » pour le beau Denis. Lequel s'allie ouvertement à d'autres alliés de la  Françafrique :une partie des forces du Hutu Power (les ex-FAR) et la Division spéciale présidentielle de Mobutu, repliées au Congo-Brazza.

 

Mais on va faire plus fort. « Avions français au Congo ? " fait mine de s'interroger Le Nouvel Observateur du 25 septembre. Citant l'opposition tchadienne, l'hebdomadaire indique que l'armée de l'air française mettrait des avions de transport militaire à la disposition de soldats tchadiens, envoyés au Congo pour combattre aux côtés de Sassou Nguesso. Les appareils décolleraient d'Abéché (Tchad), où la France a ses aises. On peut sans doute ôter le point d'interrogation. Même si l' armée française au Tchad pratique volontiers l'autogestion, il est impensable que Jacques Chirac n'ait pas donné son feu vert à cet engagement d'appareils français.

(p.312) Ainsi, sous une neutralité de façade, une Françafrique branchée sur le bureau présidentiel se range aux côtés de l'une des factions qui déchirent le Congo. Dans ce combat, elle se retrouve avec l'armée tribale du président tchadien Idriss Déby, une partie de la garde mobutiste, un morceau du Hutu Powerrwandais, et des mercenaires recrutés parles services secrets français.

 

Au ministère de la Défense, on a de la suite dans les « idées ». Le Monde le confirmera après coup :

« Dans les états-majors français, on a du mal à cacher le parti pris en faveur de Denis Sassou Nguesso. [.../

« Selon les services de renseignement français, les "Cobras" de M. Nguesso [...1 ont pu disposer d'armements lourds et individuels en provenance de plusieurs États africains proches de la France, comme le Gabon. Les mêmes sources françaises laissent entendre que ces milices ont pu, grâce à des circuits de financement occultes fréquents dans les milieux pétroliers, acheter des matériels en Europe . »

Pendant ce temps Omar Bongo, ami de Chirac et obligé d'Elf, préside le Comité international de médiation chargé de dénouer la crise congolaise...

Mi-octobre, la guerre de position entre milices cède à une conquête-éclair du pays par le camp Nguesso. Aux considérables apports en hommes et en armes déjà mentionnés s'ajoute un élément plus décisif encore : l'intervention de (p.313) l' armée angolaise depuis l' enclave pétrolière voisine de Cabinda  .

 

Pourquoi l' Angola est-il monté au front ? La vieille amitié entre le président angolais Dos Santos et l'ex-président congolais Nguesso n'est pas une explication suffisante. En interrogeant les généraux qui détiennent la réalité du pouvoir à Luanda, on perçoit deux niveaux de motivations. Il s'est agi d' abord de frapper deux rébellions angolaises que Lissouba ne cessait de favoriser : l'Unita de Savimbi et les sécessionnistes du FLEC-Rénové (Front de libération de l'enclave de Cabinda). Les généraux de Luanda ne cachent pas non plus leurs ambitions. Ils entendent faire de l'Angola une puissance régionale, ce qui suppose d'endiguer les visées de deux grands « voisins " : l' Afrique du Sud (qui serait alors cantonnée dans l'Est africain) et l'ex-Zaïre, renvoyé à la difficile gestion de l'après-Mobutu. L'Angola, lui, pourrait devenir le «parrain" d'une longue côte gorgée de pétrole, allant de ses propres gisements off-shore jusqu' au Cameroun, en passant par Cabinda, Pointe-Noire au Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale.

Il n'est pas surprenant que ces ambitions angolaises rejoignent un corps expéditionnaire venu du Tchad : ce protectorat français à fortes promesses pétrolières s'est vu confirmer un rôle de verrou stratégique par le ministre de la Défense socialiste Alain Richard .

 

Mais plus que du ministre français de la Défense, il faut parler de la Tour Elf à la Défense... Car il est clair qu' en toute (p.314) cette affaire la stratégie du groupe pétrolier a été déterminante. Alors qu'il vient d'enchaîner les découvertes de champs pétroliers majeurs au large des côtes angolaise et congolaise, il voyait cet eldorado marin exposé à la vague révolutionnaire issue de la région des Grands Lacs. Les régimes corrompus du Gabon, du Cameroun et de Guinée-Équatoriale étaient menacés. Celui de Brazzaville sombrait... Il y avait le feu au lac... de pétrole! Des bateaux-navettes ordinairement utilisés par Elf ont débarqué des unités angolaises et des « Cobras » de Nguesso pour s'emparer du port de Pointe-Noire, centre névralgique de l'exploitation pétrolière et clef de la conquête du Congo .

 

Opportunément, en 1996, le réseau Pasqua-Marchiani avait gavé d'armements russes les troupes angolaises. En avril 1997, le PDG d'Elf Philippe Jaffré avait fait un séjour remarqué à Luanda. À l'Élysée, Jacques Chirac n' avait donc plus, en ligne directe avec l'ami Bongo, qu'à sceller la coalition anti-Lissouba, sans lésiner sur les moyens proprement français : l' armée de l' air et les « services » spécialisés dans les trafics d' armes. Les services secrets de l'État et ceux d'Elf, rappelons-le, ont beaucoup d' agents en commun. Depuis le temps du Biafra, ils savent organiser conjointement des livraisons occultes d' armements.

La neutralité française dans le conflit congolais n' était donc qu'une fiction. Les médias ont vendu la mèche. On a vu François Blanchard, le « Monsieur Afrique " de Thierry Saussez - homme-protée de la communication politique françafricaine -, être le premier Occidental à embrasser devant une caméra de télévision le général vainqueur Sassou Nguesso a. Moins d'un mois après cette victoire, la (p.315) Françafrique, emmenée par Thierry Saussez, a affiché son amour du régime angolais : Elf, Castel, et compagnie, se sont payé dans L'Express du 13 novembre vingt pages de publireportage en quadrichromie, « Angola tourné vers l'avenir ». Des fleurs au bout des fusils...

 

Un axe Elf-Élysée-N'Dj amena-Brazza-Luanda se dessine. Il pourrait, accessoirement, faire le ménage en Centrafrique, étouffer dans l' oeuf des turbulences contestataires au Cameroun, et couver ceux qui rêvent d'une reconquête de l'ex-Zaïre.

Jospin a-t-il eu son mot à dire dans tout cela  ? A-t-il ou non aquiescé à ce Kriegspiel, à cette énième variante du découpage de l' Afrique, à ces manoeuvres de consolidation d'un chapelet de régimes prédateurs, au triomphe, peut-être éphémère, de la compagnie Elf? Selon La Croix, le trio Nguesso-Bongo-Dos Santos a « de bonnes relations avec l'Élysée et nombre de responsables du Parti socialiste français ". Selon Le Canard enchaîné , «le gouvernement Jospin a suivi, sans trop d'enthousiasme ».

L'affaire se conclut par une série de plaintes. Chassé de Brazzaville, l' ex-Président Lissouba a porté plainte contre Elf au tribunal de grande instance de Paris pour complicité de destructions et d'homicides (5 000 à 15 000 civils), actes de terrorisme et association de malfaiteurs. Il accuse Elf d'avoir financé une guerre civile dont il estime le coût, pour le camp Nguesso, à plus de 100 millions de dollars. Il demande l' examen de la comptabilité d'Elf, et notamment de sa banque très privée, la Fiba. Une plainte bien épineuse, dont le parquet s'emploie à démontrer l'irrecevabilité.

Lissouba ne manque pas de documents compromettants. Lui aussi arrosé par Elf, il connaît parfaitement les circuits (p.316) financiers de la corruption . Il rengainera probablement ses pièces à conviction contre un gros pactole.

Cela fera encore ça de moins pour les Congolais, qui ne voient guère la couleur des revenus pétroliers. La guerre des concessionnaires de la rente leur aura, au contraire, laissé une capitale en mine. L'état de Brazzaville évoque Grozny, ou Berlin en 1945. La première capitale de la « France libre » fait honneur à un demi-siècle de politique franco-africaine ! (…)

À défaut d'être citoyens, nous pouvions en spectateurs assister mi-décembre 1997 à un remarquable défilé. Deux mois à peine après la fin du carnage, Sassou Nguesso recevait dans le fastueux hôtel Grillon une grande partie de la distribution parisienne du présent ouvrage : Vincent Bolloré, Robert Feliciaggi, Philippe Jaffré, Jean-Christophe Mitterrand, Charles Pasqua, Guy Penne, Fernand Wibaux, etc. Il était reçu en tête à tête par Jacques Chirac à l'Élysée, moins intimement par Lionel Jospin à Matignon. Le tout sous la haute protection des hommes de main de Paul Barril...

 

(cf La Lettre du Continent, 01/01/1998. On peut s'étonner à ce propos que le gouvernement Jospin laisse opérer à l'hôtel Grillon, haut lieu de la diplomatie parisienne officieuse, la milice d'un personnage aussi " incontrôlable " et sulfureux que Paul Barril, qui se flatte par exemple d'avoir combattu aux côtés du Hutu Power.)

 

 

14 DENARD

 

(p.320) (…) ce genre de milice denardienne peut à l' occasion intervenir dans la politique française, par patriotisme autoproclamé, pour en «finir avec ce bazar ». Manifestement, si la partie n'avait pas été gagnée, Foccart n'aurait pas hésité à (p.321) faire intervenir les porte-flingues de Denard. Pas plus en métropole qu'au Zaïre ou au Biafra. Rien d'étonnant chez 1’ « homme-orchestre » des complots du 13 mai 1958, celui qui fit planer sur la République la menace des 7 800 réservistes du Sservice Action du Sdece , qui fonda le SAC, puis un syndicat d' étudiants pas vraiment non-violent, l'UNI (Union nationale interuniversitaire).

En mai 1968, d'ailleurs, Denard n'avait pas attendu l'édifiante entrevue racontée par Foccart pour emmener ses troupes faire le coup de poing dans les facs, en compagnie d'excités d'extrême droite rameutés par le SAC . Rappelons-le aussi, cet ancien des commandos de marine en Indochine a participé le 17 juin 1954 à une tentative d'assassinat contre le président du conseil Pierre Mendès France - accusé de brader l'Empire .

 

(p.322) Le 13 mai 1978 (anniversaire remarquable), ils débarquent aux Comores et renversent le président Ali Soilihi, au profit de son prédécesseur Ahmed Abdallah. Cette fois, Foccart admet avoir été informé . L'expédition était commanditée par Paris et Pretoria. Le régime d' apartheid cherchait à déstabiliser les pays voisins, en particulier le Mozambique où il entretint, comme en Angola, une terrible guerre civile. Les Comores devinrent une base idéale pour les raids anti-mozambicains.

 

Foccart raconte : « Denard était l'homme fort des Comores, à la tête d'une garde présidentielle de six cents hommes dont trente Européens, sans compter la centaine de civils qu'il employait à sa ferme, tout cela payé par l'Afrique du Sud . » Ses mercenaires ne se contentaient pas de torturer les opposants comoriens . Après un accident de la circulation consécutif à un réveillon trop arrosé, l'un des adjoints de Denard n' a pas hésité, le 1er janvier 1937 à deux heures du matin, à casser la figure au médecin coopérant français qui, à l'hôpital de Moroni, tentait de soigner sa maîtresse. La plainte a évidemment été classée sans suite .

 

(p.323) Dans la nuit du 25 au 26 novembre 1989, le président comorien Abdallah ne sort pas vivant d'un entretien avec Bob Denard. Les sponsors sud-africains et français de ce « Sanders" à la détente trop facile le rapatrient le plus discrètement possible. Ils installent Saïd Mohamed Djohar à la place d' Abdallah.

(p.324) En réalité, les chefs d'Etat en question savent pertinemment, depuis l'assassinat de leur collègue togolais Olympio en 1963, qu'en Françafrique la « loyauté » se mesure d'abord à l'épaisseur des liens d'affaires, ou des dossiers de chantage.

 

L'armée française finit par débarquer et arrêter Denard. Au vu de sa « douloureuse reddition », on pourrait en déduire que, dans le couple Denard-DGSE, la seconde a doublé le premier : la « Piscine " aurait ferré son brochet. Mais il s' agit plutôt d'une savante comédie. Le scénario a été écrit conjointement jusqu'à son terme : un bref emprisonnement « à la Santé », et l'assistance de Me Soulez-Larivière, qui fut à Auckland l'avocat des faux époux Turenge dans l'affaire DGSE contre Rainbow-Warrior.

 

(p.325) En tout cas, l'acteur qui a si magistralement bluffé journalistes et téléspectateurs méritera d' être rapidement libéré : le vieux corsaire boite, avez-vous vu ? Grâce à ses loyaux services, Paris semble avoir gagné sur tous les tableaux : Djohar est remplacé par une équipe plus présentable - mais non moins dépendante; tel un shérif triomphant des outlaws, le corps expéditionnaire tricolore raye les mercenaires de la carte d'Afrique, s'imposant en garant de la loi et de l'ordre.

 

 

15 DIVERS

 

(p.327) Au fil de ses missions, qui s' étendent au Moyen-Orient, Barril a accumulé un matériel de chantage extraordinaire, tout comme son avocat et ami Jacques Vergès, prodigue en conseils aux dictateurs françafricains.

(p.328) Les livraisons d'armes clandestines au Hutu Power rwandais sont passées en partie par une société « couverte », DYL-Invest, basée à Cran-Gevrier - près d' Annecy et de la Suisse. Il est impossible que le commerce massifet illégal de matériels de guerre auxquels cette PME s'est adonnée ait échappé aux services français, surinvestis en tout ce qui touche au Rwanda. Le dirigeant de DYL, Dominique Lemonnier, était donc pour le moins un honorable (p.329) correspondant, soumis aux règles de la discrétion.

 

Malencontreusement, à la suite d' embrouilles financières, son commerce clandestin a été évoqué en justice sur plainte de... Paul Barril, un concurrent dans le business pro-Hutu Power.

Écroué, puis libéré sur un non-lieu, Lemonnier a eu la fâcheuse idée de porter plainte à son tour contre Barril et de faire savoir qu'il solliciterait un dédommagement de l'État français. Il meurt opportunément d'une crise cardiaque le 11 avril 1997 , en sortant d'un déjeuner d'affaires à Annecy .

Alors même qu'elle embauchait pourle Zaïre des cadres du Front national ou des massacreurs de Srebrenica, un rapport des Nations unies constatait que les mercenaires sont, le plus souvent, des criminels aux idéologies fasciste et raciste, associés aux trafics illicites d' armes, de stupéfiants, voire aux prises d'otages. Ce qui devrait conduire à « châtier de manière sévère " les gouvernements et les mouvements qui les engagent. Le rapport cite les Comores, où s'illustrèrent à maintes reprises les Denard et compagnie ...

 

(p.330) La France n' a toujours pas signé la convention internationale contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'instruction des mercenaires, adoptée en 1989 par l'Assemblée générale de l'ONU . Trop d'apprentis-Foccart ne s'imaginent pas sans élèves de Denard. Trop d'adeptes d'une fausse grandeur de la France ne la conçoivent pas sans toutes ces opérations clandestines, tous ces « coups tordus » qui, depuis un demi-siècle, de l'Indochine au Rwanda et au Zaïre, en passant par l'Algérie , ont si lourdement contribué à déshonorer notre pays.

(p.331) A l'automne 1997, l'une des responsables de Survie, en mission dans la région des Grands Lacs, passe par Butare, la capitale universitaire du Rwanda. Elle accepte l'invitation du recteur de la faculté des lettres, qui lui propose de rencontrer ses étudiants. Face à une salle bondée, elle propose à l"auditoire de renverser les rôles convenus : au lieu de faire un exposé de ses propres vues, elle suggère que ce soient plutôt les étudiants qui l'interrogent.

 

Elle est vite mitraillée par une série de questions impitoyables sur le rôle joué par la France en Afrique, durant et après la colonisation. Elle répond sans faux-fuyants. La discussion déborde sur les aberrations de la Françafrique - pas le mot, mais le contenu, largement expérimenté à travers le continent, et qui a pris là-bas une tournure catastrophique. Toute la relation Nord-Sud, les jeux et les conflits d'intérêts entre nations, le monde tel qu'il va et ne va pas, sont au rendez-vous.

Subitement, une jeune étudiante fait taire ses condisciples et lance : «Je ne savais pas qu'il y avait des Français comme vous, je les mettais tous dans le même panier. Il faut que vous restiez, que vous rencontriez tout le monde à l'Université, pour que ça se sache. Il n'y a pas de raison que nous soyons les seuls à pouvoir discuter avec vous. »

(p.332) Vouloir corriger les torts commis en notre nom n'est ni un acte désespéré, ni un acte de courage. C' est une manière de vivre pour ce que l' on croit, de faire vivre le meilleur du pays auquel on appartient.

 

(p.335) Dès juin-juillet 1997, Elf et l'armée ont fait tranquillement avaliser par le  gouvernement de gauche leurs options stratégiques au Gabon, au Tchad, au Niger, au Cameroun, etc. Ou plutôt leur pilotage automatique... Ainsi, la sismicité politique qui affecte le continent africain n'aura pas libéré une nouvelle conception de la relation franco-africaine. Elf continue de mettre son pétrole en équation avec les autocraties corrompues du Gabon, du Cameroun, du Tchad, du Nigeria, etc.; l'armée française croit qu'elle a besoin d'exotisme pour affirmer sa grandeur et attirer des recrues. Elf et l'armée inoculent leurs raisonnements aux ministres, qui ne peuvent qu' échouer dans l'habillage politique d' aussi pauvres arguments.

(p.337) La révolte ne peut être que collective. Le magistrat qui préfère la justice à sa carrière, le journaliste qui ignore les innombrables séductions qu'on lui tend, le fonctionnaire, la femme ou l'homme politique qui rejettent la corruption, le témoin qui parle (tant de choses essentielles restent scellées), l'électeur qui soutient les hommes et les femmes libres qui se présentent à lui, font reculer d'un pas le mensonge. Dans cet ordre de choses, rien n'est vain. C'est pourquoi, si un seul lecteur pouvait rejoindre les rangs de cette résistance invisible et quotidienne, au nom de l' Afrique, ce livre n'aura pas été écrit pour rien.

 

23:24 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |